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La réception des ambassadeurs vénitiens à Damas

  • Titre / dénomination : La réception des ambassadeurs vénitiens à Damas
  • Auteur : Anonyme vénitien
  • Lieu de production : Venise
  • Date / période : 1511
  • Matériaux et techniques : Huile sur toile
  • Dimensions : L. 201 cm ; H. 175 cm
  • Ville de conservation : Paris
  • Lieu de conservation : Musée du Louvre
  • Numéro d'inventaire : 100

Cette toile célèbre, peinte probablement dans l’atelier de Gentile Bellini (m. 1507), représente le gouverneur mamluk de Damas accordant une audience à des Vénitiens au début du XVIe siècle. La description très exacte de la Mosquée des Omeyyades et des maisons damascènes, à l’arrière plan du tableau, permet de supposer que l’atelier a travaillé sur différentes études. Les blasons qui sont dépeints - une coupe et deux cornes à pulvérin - sont ceux du sultan Qâ’it Bay. Mais la date d’achèvement de l’œuvre : 1511, inscrite sous le cavalier, situe cette ambassade sous le règne de Qânsûh al-Ghawrî. Les acteurs seraient le gouverneur Sîbay, et côté vénitien Nicolò Malipiero, consul à Damas cette année là, ou plutôt Pietro Zen, dont le visage nous est connu par un portrait du Titien. Ce personnage considérable, tombé en disgrâce auprès des Mamluks parce qu’il intriguait auprès du shah de Perse Ismâ‘îl, avait remis ses lettres d’accréditation en 1508. C’est peut-être ce moment qui a été fixé par le peintre.

L’ambassade a lieu dans une cour dont le mur d’enceinte est interrompu par un îwân, une salle voûtée ouverte sur un côté. À droite, on a dressé une estrade pour le gouverneur et ses deux assesseurs, tous trois de blanc vêtus. Ils sont assis à la turque sur un tapis à motifs octogonaux, semblable aux tapis mamluks de l’époque. Le gouverneur s’adosse à un coussin. Ses deux assesseurs sont probablement des ulémas hanéfites et chaféites. Ce protocole réduit au minimum était le même au Caire pour les audiences ordinaires du sultan. Il rappelait les usages très simples qui avaient cours à Médine, à l’époque du Prophète et qui étaient de règle dans les premiers temps de l’islam. Toutefois, le gouverneur porte une coiffure à excroissances qu’on appelait la nâ’ûra, « la noria » : la roue à eau, et qui reproduisait en tissu la couronne des rois sassanides[1]. Seuls, le sultan et certains émirs étaient en droit de la porter. Quant aux Mamluks, ils sont coiffés de la tâqiyya, bonnet en poil de chèvre teint en rouge qui rappelait leur origine circassienne.  

À gauche de l’îwân, les Vénitiens, vêtus de noir, se regroupent derrière leur consul. Celui-ci porte la toge écarlate à manches larges réservée aux doges. Le gouverneur, qui écoute l’interprète protocolaire, a posé la lettre d’accréditation sur ses genoux. L’audience vient de commencer. Un dignitaire à cheval, accompagné de son écuyer, est arrêté par un garde qui abaisse son bâton. Derrière eux, un page abyssin apporte une soierie. Au premier plan, sur la gauche, deux caravaniers harnachent des chameaux de Bactriane.

Ce cérémonial qui se déroule à Damas reproduit celui du Caire, quand le sultan tenait audience dans la Citadelle. Il ne s’agit pas d’un apparat grandiose comme celui qui fut déployé par les califes de Baghdad et de Cordoue pour recevoir les Byzantins. On est entre gens qui se connaissent. Les Vénitiens aimaient Damas. Le séjour y était agréable et sûr. Ils n’étaient pas tenus de demeurer dans un funduq, une hôtellerie fermée. Ils habitaient où bon leur semblait et pouvaient se vêtir à l’oriental. Sous le règne de Qânsûh al-Ghawrî, Mamluks et Vénitiens se sont encore rapprochés pour lutter contre les Portugais.

L’entrevue a lieu au dehors, selon une habitude chère aux musulmans qui n’aiment pas les demeures confinées. Ce nomadisme psychologique est conforté par l’animation bon enfant qui règne sur une grande partie de la cour. En intégrant dans sa composition des scènes de genre, le peintre a donné à son sujet une dignité tranquille, bien propre à traduire un moment de diplomatie et l’équilibre qui émane de deux mondes ayant le même degré de civilisation.

La Réception des Ambassadeurs, première fenêtre ouverte sur un Orient authentique, a suscité l'admiration des Français dès la Renaissance. On connaît deux autres versions qui étaient, il y a peu de temps encore, conservées dans des collections parisiennes. Il existe aussi une curieuse version en tapisserie, portant la date de 1545 et qui est maintenant déposée au Château de Powis, dans le Pays de Galles. Toutes ces copies plus ou moins fidèles sont françaises. Au XVIIe siècle, La Réception des Ambassadeurs retient l'attention d'un homme cultivé : Raphaël Trichet du Fresnes, traducteur du Traité de peinture de Léonard de Vinci, et qui s'en porte acquéreur pour le compte de Nicolas Fouquet, surintendant des Finances dont il était alors le bibliothécaire. Après la disgrâce de Fouquet, le tableau quittera Vaux-le-Vicomte pour Versailles, entrera dans les collections de Louis XIV, puis dans celles du Louvre.

NOTE

[1] Le Caire en possédait une dans son Trésor.

BIBLIOGRAPHIE DE L'OBJET

 

Campbell, C., Chong, A., Bellini and the East, Londres 2006, p. 22-23.

Ibn Iyâs, Journal d'un Bourgeois du Caire, (traduit et annoté par Gaston Wiet), Paris, 1945, p. 310.

Raby, J., Venice, Dürer and the Oriental Mode, Londres, 1982.

Sauvaget, J., « Une ancienne représentation de Damas au Musée du Louvre », in Bulletin d'études orientales II (1945-1946).

Venise et l'Orient, (cat. exp., Paris, Institut du monde arabe, 2006), Paris, Institut du monde arabe, Gallimard, 2006, p. 305, n° 29.



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