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Chape de Saint Mexme

  • Titre / dénomination : Chape de Saint Mexme
  • Lieu de production : Égypte (?)
  • Lieu de découverte : Chinon, ancien trésor de la cathédrale Saint-Étienne
  • Date / période : XIe siècle, restauré en 1875 par les religieuses dominicaines de Chinon, puis dans les années 1990
  • Matériaux et techniques : Soie, samit
  • Dimensions : H. 1,32 m ; L. 2,71 m
  • Ville de conservation : Chinon
  • Lieu de conservation : musée des États généraux
  • Inscription :

    Sous le galon de la partie supérieure, répétition de la formule votive : « bonheur à son possesseur ».

Comme nombre d’étoffes venues des territoires islamiques ou byzantins, ce grand textile fut réutilisé pour la confection d’un vêtement sacerdotal, peut-être au XIIIe siècle à en juger par le galon qui borde la partie supérieure.

Le décor, disposé en quinconce, s’ordonne sur fond bleu foncé passé en six rangées superposées. Il est constitué de couples de guépards enchaînés, alternativement affrontés et adossés de part et d’autre d’un axe végétal. Un rapace fond sur le dos des félins tandis qu’un petit quadrupède vient se loger sous son ventre. Un élément composite meuble l’intervalle supérieur entre chaque couple d’animaux et sert de point d’ancrage aux chaînes fixées sur le collier perlé qui enserre leur cou. D’une rangée à l’autre, le pelage des félins, figuré par des pastilles, change : jaune à pois verts ou vert à pois jaunes sur l’une, blanc à pois rouges sur l’autre. Des ocelles soulignent l’articulation des pattes, aux griffes puissantes.

Le décor d’animaux affrontés de part et d’autre d’un axe de symétrie se rencontre dans les pays du Moyen-Orient (Iran, Irak) dès l’Antiquité, en particulier sur les sceaux-cylindres. L’axe végétal symbolise, en Iran, à l’époque sassanide du moins, l’arbre de vie associé à l’eau primordiale ; il s’inscrit dans la cosmogonie persane dont l’art iranien ne cessa jamais, pratiquement jusqu’à nos jours, de s’inspirer. Cette composition symétrique ne pouvait que satisfaire les tisserands, dont les métiers n’étaient pas très larges. Ils pouvaient ainsi composer un montage « à la pointe », qui permet le renversement du motif et donc une composition en miroir d’aspect tapissant. Très vite propagé dans tous les pays d’Orient, ce type de décor fut aussi adopté par l’Occident.

La technique de tissage utilisée, le samit, est, avec sa variante le taqueté, celle pratiquée pour les soieries façonnées jusqu’au XIe siècle environ, époque qui voit éclore, en Iran en particulier, des techniques nouvelles comme le lampas.

La position des animaux, l’axe végétal qui les sépare et même l’élément composite auquel s’accrochent les chaînes sont dans la lignée des productions de l’Iran sassanide, dispersées, par le biais des Route de la Soie, du Japon[1] aux rives de la Méditerranée[2]. Les colliers, les ocelles marquant les articulations et les pattes griffues se rencontrent déjà sur les tissus du IX-Xe siècle dans la région du Boukhara[3]. En revanche, l’ordonnancement en roues, très usité sous les Sassanides et parfois encore au XIIe siècle, est ici abandonné. Certains textiles du Xe-XIe siècle, à décor d’échelle également monumentale, témoignent déjà de cette libération progressive de la tradition sassanide[4].

Les mouchetures du pelage des guépards ne sont pas sans évoquer les entailles circulaires utilisées pour celui des animaux ornant les verres camés ou les cristaux de roche de l’Égypte fatimide[5]. L’utilisation d’ocelles pour le pelage d’un animal se rencontre encore plus d’un siècle plus tard[6].

Les guépards apprivoisés évoquent l’un des thèmes favoris aux artistes orientaux : les exploits cynégétiques du prince, symboles de sa puissance, qui se clôturent par un banquet agrémenté de musique. Dès l’époque omeyyade, des traités de vénerie font mention des animaux auxiliaires de la chasse : le chien, mais aussi le faucon et le guépard, bêtes de grand prix et dont le dressage est affaire de spécialiste. Certaines ronde-bosses de la Chine des T’ang figurant un cavalier chasseur portant en croupe un guépard donnent à penser que ce type de chasse est d’origine chinoise. Il s’est très vite répandu dans les pays islamiques et apparaît sur des objets de luxe, comme les ivoires, associé à la chasse avec un faucon, tant en Espagne à l’époque califale[7] qu’en Sicile aux XIe – XII e siècles[8] et qu’en Égypte fatimide[9]. Il passe en Occident par le biais de l’Espagne musulmane.

Ce somptueux textile était destiné à un personnage important, sans doute un prince ou un haut dignitaire, ayant peut-être la charge de grand veneur ?

NOTE

[1] Par exemple dans le trésor du Shoso-in à Nara.

[2] Par exemple au musée du Vatican.

[3] Par exemple tissus au senmurv ou dragon-paon ou encore le célèbre « suaire de saint Austremoine », soierie byzantine (VIIIe ou X-XIe siècle) provenant de l’abbaye de Saint-Calmin de Mozac (Puy-de-Dôme) du musée des Tissus de Lyon (inv. 27.386). Il est à remarquer que là aussi, un petit chien courant occupe l’espace sous le ventre des lions.

[4] C’est par exemple le cas du célèbre « suaire de Saint-Josse » tissé au milieu du Xe siècle en Transoxiane ou au Khorassan (Paris, musée du Louvre, département des Arts de l’Islam, OA 7522), ou encore des tissus « aux aigles », iraniens eux-aussi, du Cleveland Museum of Art (inv. 62.264) et du musée d’Art islamique de Téhéran.

[5] Citons, pour les verres : le fragment de « gobelet aux bouquetins » du musée d’Art islamique du Caire (inv. 2463) ou la « coupe au lion » du Trésor de Saint-Marc à Venise (inv. n°117) ; pour les cristaux de roche : l’ « aiguière aux bouquetins affrontés » du même Trésor (inv. n°86), celle « aux lions affrontés » du Palais Pitti, Museo degli Argenti, à Florence (inv. n° 1917) ou la « bouteille aux perroquets » du Trésor de la Cathédrale de Fermo.

[6] Par exemple sur le morceau de toile de lin brodée de laine et lin à décor de cheval de l’ancienne collection Bouvier (cf. Tissus d’Egypte 1993, n° 178).

[7] Pyxide au nom d’al-Mughîra, 968, Paris, musée du Louvre, département des Arts d’Islam, inv. OA.4068.

[8] Pyxide à décor peint, Paris, musée du Louvre, département des Arts d’Islam, inv. MAO.441.

[9] Fragment de plaquette aux chasseurs, Paris, musée du Louvre, département des Arts d’Islam, inv. OA.6265/2.

BIBLIOGRAPHIE DE L'OBJET

Luzarche, V., La chape de saint-maxime ou saint mexme de Chinon : note lue à la séance de la Société archéologique de Touraine du 28 mars 1851, Tours, Paris, Bouserez, Potier, 1853, p. 63.

Migeon, G., Manuel d’art musulman II : les arts plastiques et industriels, Paris, A. Picard et Fils, 1907, p. 381, fig. 333.

Falke, O. Von,  Kunstgeschichte der Seidenweberei, Berlin, Wasmuth, 1913.

Arabesques et jardins de Paradis, (cat. exp., Paris, musée du Louvre, 1989), Paris, RMN, 1989, n° 91.

Arts de l’Islam des Origines à 1700 dans les collections publiques françaises, (cat. exp., Paris, Orangerie des Tuileries, 1971), Paris, RMN, 1971, n° 233.

Les Trésors des églises de France, (cat. exp., Paris, musée des Arts Décoratifs, 1965), Paris, Caisse nationale des Monuments historiques, 1965, n° 197.

Orient-Occident : rencontres et influences durant cinquante siècles d’art, (cat. exp., Paris, musée Cernuschi, 1958-59), Paris, RMN, 1958, n° 256.

BIBLIOGRAHIE DE REFERENCE

Bernus-Taylor, M., Les Arts de l’Islam, guide du visiteur, département des Arts d’Islam, Paris, musée du Louvre, RMN, 2001.

Eredità dell’Islam. Arte Islamica in Italia, (cat. exp., Venise, Palazzo Ducale, 1994), Venise, Silvana Editoriale, 1993.

Musée des Tissus de Lyon, guide des collections, Lyon, Édition lyonnaises d’Art et d’Histoire, 1998.

Tissus d’Egypte témoins du monde arabe, VIIIe-XVe siècle, collection Bouvier, (cat. exp., Genève, musée d’Art et d’Histoire/Paris, Institut du monde arabe, 1993 − 1994), Thonon-Les-Bains, L’Albaron, 1993.



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