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Grande jarre aux gazelles

  • Titre / dénomination : Grande jarre aux gazelles
  • Lieu de production : al-Andalus, probablement Grenade
  • Lieu de découverte : Alhambra de Grenade
  • Date / période : Seconde moitié du XIVe siècle  
  • Matériaux et techniques : Céramique argileuse ; décor peint en bleu sur glaçure stannifère et lustré regravé
  • Dimensions : H. 135,2 cm., D. 68,7 cm
  • Ville de conservation : Grenade
  • Lieu de conservation : Museo de la Alhambra
  • Numéro d'inventaire : Inv. 290
  • Inscription :

    Sur la bande horizontale située au milieu de la panse et dans les espaces triangulaires, en arabe, en graphie cursive: « la félicité et la prospérité ».

Cette grande jarre à motifs de gazelle était à l’origine située dans un angle de la Qubba al-Kubra (aujourd’hui appelée « Sala de Dos Hermanas ») du palais nasride de l’Alhambra de Grenade, d’où elle passa dans la « Sala de los Reyes » avant d’intégrer les collections du Museo de la Alhambra dans les années 1940.

Les caractéristiques de cet objet permettent de préciser qu’il a été réalisé pendant la seconde période du règne de Muhammad V (1362-1391).

La panse ovoïde, sur très petite base plate, est surmontée d’un haut col tronconique à la bouche octogonale et aux lèvres évasées. Sur l’épaule, prennent appui deux anses en forme d’ailes, l’une en partie manquante.

Une frise épigraphiée en graphie cursive court au milieu de la panse. La partie inférieure est ornée de quatre mandorles enserrant des motifs végétaux. Ces mandorles alternent avec quatre grands « arbres » cernés d’un feston constitué de petites feuilles en demi-palmettes. À l’intérieur, sur fond floral, se déroulent des motifs jaculatoires en graphie cursive. L’espace laissé libre entre les triangles et les mandorles est occupé par de très belles hampes florales en lustre métallique.

Sur la face principale, sur l’épaule, à l’intérieur d’une arcature formée par la jonction de deux palmes, deux gazelles se font face de part et d’autre d’un petit axe végétal. Chacune a une patte antérieure levée, ce qui imprime un mouvement élégant à l’ensemble du motif. Sur les anses, cernée d’un galon épigraphié, se déroule une arabesque.

Sur l’autre face, le motif d’arc formé de palmes, plus étroit, enferme des enroulements végétaux axés sur une palmette inversée. Deux gazelles se font face de part et d’autre de cet arc. Le traitement chromatique du décor est inversé par rapport à celui employé sur l’autre face : les gazelles ne sont plus blanches sur un fond bleu orné d’arabesques dorées mais bleues sur fond blanc. De ce côté-ci, les anses portent uniquement des motifs végétaux.

Aucune autre jarre de ce type ne présente un mouvement convexe-concave d’une telle élégance, ni un décor de si belle facture et une proportion aussi parfaite de l’ensemble des éléments en présence. La grande élégance et le décor très raffiné de cette pièce ont permis à M. Casamar d’affirmer qu’elle « est la plus haute expression de l’art céramique espagnol du Moyen Âge et qu’il s’agit donc d’une des pièces maîtresses de l’art universel de la céramique ».

Une claire évolution des proportions, des thèmes ornementaux et de leur disposition, a pu être observée parmi les jarres produites à l’époque nasride[1]. Il s’agit de pièces sans équivalent dans tout le monde islamique. Leur réalisation requiert un savoir-faire de grande technicité, sans équivalent à l’époque. Cette très belle jarre présente quelques défauts de cuisson : une partie de la glaçure blanche a coulé lors de la dernière cuisson, et le bleu de cobalt a largement fusé.

Il est intéressant de remarquer que des caractéristiques propres à la céramique lustrée orientale, iranienne en particulier – fonds finement vermiculés, éléments végétaux meublés de damiers – bleu de cobalt et lustre, et à l’art califal omeyyade – traitement sec et nerveux des feuilles, nervures à « œilletons » formant feston autour des grands triangles – se retrouvent intimement mêlés, sur cet objet.

Bien que leur forme soit issue des jarres de stockage servant à garder l’eau ou les denrées, on pense que ces pièces étaient surtout destinées à la décoration.

Leur base étroite, laisse supposer l’usage d’un support, peut-être en terre cuite[2].

Ce type de jarre a été exporté sur un large territoire allant de Málaga à l’Égypte, en passant par la Sicile. Bien après leur période de fabrication, l’influence de ces jarres reste remarquable, tant dans la littérature, que dans la peinture : elles ont fait l’objet de descriptions minutieuses dans les récits de voyageurs européens qui se sont rendus en Espagne au cours du XVIIIe siècle. Elles ont même donné lieu à plusieurs copies réalisées par quelques-uns des artistes les plus importants du grand mouvement de renouveau des arts européens initié dans la seconde moitié du XIXe siècle, comme en témoigne la jarre aux gazelles de Théodore Deck[3], et encore de nos jours, ces modèles réalisés en Europe, tant en céramique très colorée qu’en métal, jouissent d’une très grande vogue dans certains pays d’Orient comme l’Arabie Saoudite.

NOTE

[1]A. Fernández Puertas assigne la jarre conservée par l’Instituto Valencia de Don Juan de Madrid à la première étape artistique de l’art nasride ; à la seconde étape, considérée comme « classique »,  il attribue la jarre de la Cartuja de Jérez, aujourd’hui conservée au Museo Arqueológico Nacional de Madrid. Cette dernière pièce présente sur ses anses un motif d’avant-bras et de main ouverte exécuté de façon relativement stylisée. À la troisième période, dite « baroque », appartiendrait la jarre aux gazelles. La jarre découverte dans la province de Jaén et conservée au Museo Arqueológico Nacional de Madrid serait de la quatrième période, celle de Yûsuf III.

[2] Voir les supports de jarre publiés par exemple in Los Jarrones de la Alhambra, 2007.

[3] Paris, musée des Arts décoratifs, inv. D 509.

BIBLIOGRAPHIE DE L'OBJET

Casamar Pérez, M., « Jarrón de las Gacelas », in Arte Islámico en Granada. Propuesta para un Museo de la Alhambra, Grenade, 1995, éd. Comares, p.403-404, n° 161.

Fernández-Puertas, A., « Arte nazarí. Conocimiento, investigación y bibliografía», in Estudios Nazaríes. Grenade, 1997, Universidad de Granada, « Ciudades Andaluzas bajo el Islam », p. 111-145, en particulier p.143-144.

Fernández-Puertas, A., « El arte », in El Reino Nazarí de Granada (1232-1492). Sociedad, Vida y Cultura, Madrid, 2000, Espasa-Calpe, « Historia de España Menéndez Pidal », vol. VIII-IV, p. 193-284, p. 277-278.

Martínez Caviró, B., Cerámica Hispanomusulmana. Andalusí y Mudéjar. Madrid, 1991, éd. El Viso.

Rosselló Bordoy, G., « Jarrón de las Gacelas », in Al-Andalus: las Artes Islámicas en España, cat. exp., Madrid, 1992, éd. El Viso, 1992, p. 358-359, n° 112.

Rosselló Bordoy, G., « Alhambra vase », in Al-Andalus : the Art of Islamic Spain, cat. exp., New York, 1992, J.D. Dodds, p.358-359, n° 112.

Serrano García, C., « Los jarrones de la Alhambra », in Estudios Dedicados a Don Jesús Bermúdez Pareja, Grenade, Asociación Cultural del Amigos del Museo Hispanomusulmán de Granada, p. 127-161, planches I-IX.

Torres Balbás, L., Arte Almohade, Arte Nazarí, Arte Mudéjar, Madrid, 1949, Plus Ultra, « Ars Hispaniae », vol. 4, p. 215-219.

Los Jarrones de la Alhambra: Simbología y Poder, cat. exp. Grenade, 2007, Patronato de la Alhambra.



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