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Reliure des Transformazioni (Métamorphoses) d’Ovide

Traduction de Ludovico Dolce

  • Titre / dénomination : Reliure des Transformazioni (Métamorphoses) d’Ovide
  • Lieu de découverte : Italie, Venise
  • Date / période : 1553
  • Matériaux et techniques : Cuir à décor repoussé, peint et vernis (« laqué »)
  • Dimensions : H. 25,8 cm ; l. 18 cm
  • Ville de conservation : Venise, Fondazione Giorgio Cini
  • Numéro d'inventaire : Inv. MS 216A/D47

Cette reliure à décor végétal réalisé en bleu, rouge, vert et or sert d’écrin à la traduction des Métamorphoses d’Ovide par Ludovico Dolce (1508 – 1556), humaniste et littérateur italien. Elle est emblématique de l’influence des arts décoratifs islamiques à Venise au milieu du XVIe siècle, époque à laquelle ce type d’objet « laqué » se répandit dans la lagune.

La technique mise en oeuvre est nommée à tort « laque ». En effet, le décor n’est pas réalisé par application d’une sève résineuse comme sur les objets chinois, mais un épais vernis recouvre le décor peint. C’est cette technique qui était utilisée dans les arts décoratifs islamiques. La période de réalisation de cette reliure correspond au moment où les ateliers d’art du livre ottoman maîtrisent ce type de décor, également pratiqué en Iran depuis l’époque timuride[1] (1370 – 1506). Le « laque » vénitien fut mis en oeuvre pour le décor d’objets très variés, et son utilisation fut considérable dans le domaine de la reliure.

En effet, l’art du livre fut, avec les textiles, le principal ambassadeur de l’art islamique en Italie dès l’époque mamluke (1250 – 1517)[2]. De plus, les ouvrages réalisés en Orient, arrivés en Italie par le biais d’échanges commerciaux et diplomatiques constituèrent, en l’absence de modèles antiques, les modèles les plus raffinés à disposition, associés dans l’imaginaire des humanistes à l’Orient antique. C’est le même phénomène que l’on peut observer dans la peinture de la Renaissance, quand les scènes de la vie des saints sont représentées dans un cadre peuplé de personnages orientaux[3].

Le décor du plat est organisé selon deux zones. La partie centrale à médaillon polylobé et chantourné flanqué de deux appendices et aux écoinçons à bords chantournés eux aussi est un schéma classique du décor des plats de reliures islamiques[4]. Ce schéma décoratif s’est développé dans l’art du livre mais aussi sur d’autres supports[5], aussi bien en Turquie qu’en Iran. La bordure est décorée de deux rinceaux rouges et bleus entrelacés, l’un à motifs de fleurs, l’autre formé par des demi-palmettes rumi, un motif présent dans le répertoire décoratif islamique dès le XIIe siècle[6]. C’est le même répertoire qui est utilisé dans la partie centrale, où sont ajoutés des motifs de fleurs composites inspirées du lotus chinois, des feuilles « saz » et des motifs de nuages chinois tchi. Ces motifs étaient exploités dans divers matériaux des arts décoratifs ottomans : céramique[7], textile, tapis[8]. Il est intéressant de noter qu’à Venise, de la même manière, des objets aussi variés que des armes, des coffrets ou des instruments de musique[9] reprennent ce décor.

Tout est donc « à la turque » : la technique, la composition symétrique, les motifs, les coloris eux-mêmes (rouge, bleu, vert, or) qui rappellent les rehauts de peinture de reliures ottomanes ainsi que la gamme chromatique utilisée sur des objets de prestige du trésor du palais de Topkapi[10]. La ressemblance avec les modèles ottomans va jusque dans les détails : les petites feuilles pointues et incisées sont les mêmes que celles des objets en pierre dure incrustés d’or du trésor de Topkapi[11]. Par contre, le décor est plus aéré que sur les pièces islamiques et le système d’attache de la reliure est différent.

Il faut rapprocher cet ouvrage d’une autre reliure vénitienne renfermant un document politique relatif à la nomination d’un doge à la fonction de procuratore de Saint-Marc en 1572[12]. Le nombre de reliures vénitiennes inspirées de modèles ottomans et contenant des textes officiels est important : ceci révèle le goût généralisé des élites pour ce type de décor.

NOTE

[1] Reliure laquée couvrant les Quatre poèmes de Hâtefi, Afghanistan, Hérat, 1497-1509, Paris, Bibliothèque nationale de France, Mss or., Persan 357.

[2] Cf. à ce propos la reliure d’un Opéra de Virgile, Italie, Venise, années 1460, Londres, The British Library, inv. MS. Harley 3963.

[3] Vittore Carpaccio et atelier, La Prédication de Saint-Etienne, Venise, v. 1514, Paris, musée du Louvre, département des Peintures, inv.181.

[4]  Reliure du Sahîh, Al-Bukhârî, Turquie, 1529, Londres, The Nasser D. Khalili collection.

[5] Miroir en ivoire à décor peint et doré, Iran, fin XVe - déb. XVIe s., Paris, musée du Louvre, inv. S.276.

[6] Pupitre à Coran provenant de la tombe de Jalâl al-Dîn Rûmi, Turquie, Konya, 1279, bois de noisetier, décor peint et doré, musée de Konya.                        

[7] Panneau du mausolée de Sélîm II, Turquie, vers 1577, Paris, musée du Louvre, inv. OA 3919/ 2-265.

[8] Tapis à décor de médaillons, Turquie, Ushaq, fin XVIe s., Paris, musée du Louvre, inv. MAO959.

[9] Épinette, bois doré et laqué, ivoire, ébène et peinture, Venise, 1572, Paris, dépôt du musée des Arts décoratifs au musée de la Musique, inv. D.AD.Pe.1803.

[10] Les objets d’orfèvrerie du XVIe s. du trésor de Topkapi utilisent souvent ces coloris, obtenus par l’usage de différentes pierres précieuses (rubis, émeraudes,…) associées à l’or ( vaisselle d’apparat, éléments de parure,…).

[11] Cf. par exemple la reliure en jade incrusté d’or et de rubis, XVIe s., Istanbul, Topkapi Sarayi Müzesi, inv. 2/2095. 

[12] Manuscrit contenant le document de nomination du Doge Alvise Mocenigo de Girolamo da Mula à la fonction de procuratore de Saint-Marc, Venise, 1572, Chicago, The Newberry Library.

BIBLIOGRAPHIE DE L'OBJET

Venise et l’Orient, 828-1797 (cat. exp., Paris, Institut du monde arabe, 2006), Paris, Institut du monde arabe, Gallimard, 2006, p. 242, n°133 et p. 245-250.

Grube, E.J., « Le lacche veneziane e i loro modelli islamici», in Arte veneziana et arte islamica, colloque, Venise, Edizioni l’Altra Riva, 1986, p. 217-230.

Hobson, A., « Islamic Influence on Venetian Renaissance Bookbinding », in Arte veneziana et arte islamica, colloque, Venise, Edizioni l’Altra Riva, 1986, p. 111-123.

BIBLIOGRAHIE DE REFERENCE

Blair, S.S., Bloom, J., The Art and Architecture of Islam, 1250-1800, Yale University Press, 1994, p. 231-246.

Topkapi à Versailles.Trésors de la cour ottomane, (cat. exp., Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, 1999), Paris, AFAA, RMN, 1999, p. 267-295.

Venise et l’Orient, 828-1797, (cat. exp., Paris, Institut du monde arabe, 2006), Paris, Institut du monde arabe, Gallimard,  2006, p. 245-250.



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