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Grande Mosquée de Kairouan

  • Nom : Grande Mosquée de Kairouan
  • Lieu : Kairouan, Tunisie
  • Date/période de construction : 50 H. / 670 ; construction du mihrâb et du minbar en 247 H / 862
  • Matériaux de construction : D’origine : briques en terre, troncs de palmiers, marbre, porphyre ou granit de remploi. actuellement : moellons, pierres taillées.
  • Destinataire/mandataire : Ziyadat Allah Ier, prince aghlabide (r. 817-838)
  • Restauration :

    Rénovation complète en 221 H. / 836 ; salle de prière agrandie de trois travées et portiques ajoutés en 875.

Cette mosquée, plus ancien et plus prestigieux sanctuaire d'Occident musulman, est construite sur un oratoire du VIIe siècle rénové en 703. Sa morphologie actuelle reflète l’œuvre de Ziyadat Allah Ier, qui ordonna la reconstruction de l’édifice en 836[1].

Le bâtiment est construit en pierre taillée selon le module de la brique. Ce choix dénote probablement une influence des traditions architecturales de l’Orient musulman, où la brique constitue le matériau principal de construction. La mosquée apparaît comme une forteresse percée de huit portes, hérissée de tours et de bastions. Il s'agit en fait de porches et de contreforts ajoutés aux périodes hafside et ottomane.

La cour centrale dallée de marbre est encadrée de portiques rythmés par des arcs en plein-cintre outrepassés reposant sur des colonnes antiques, faisant de cette mosquée le plus grand musée de chapiteaux romains et byzantins jamais réunis dans un monument islamique[2]. Ainsi s’incarne l’esprit de tolérance qui a toujours caractérisé cette civilisation.

Les portiques à doubles arcatures évoquant le modèle abbasside[3] reposent sur des colonnes doubles[4]. Le milieu du portique côté salle de prière, correspondant à l’axe du mihrâb, est mis en valeur par une haute et large arcature flanquée de deux plus étroites, créant ainsi une disposition tripartite rappelant les arcs de triomphe romains et la Grande Mosquée de Damas (705-715). La nef située à l’arrière de ce portique est enrichie, toujours dans l’axe du mihrâb, par une coupole édifiée sous le règne d’Ibrahim II (875-902). Le portique nord est occupé par le minaret.

La salle de prière hypostyle de tradition omeyyade[5] est composée de dix sept nefs perpendiculaires à la qibla[6] et de huit travées. Une travée plus large longeant le mur qibli et la large nef axiale soulignée par des doubles colonnes se rencontrent formant un T, que l’on retrouvera dans l’architecture fâtimide dès le Xe siècle[7]. La rencontre de ces deux éléments détermine une zone carrée à l’avant du mihrâb au-dessus de laquelle fut érigée une coupole nervée sur trompes dont les formes et motifs (coquilles, arcs polylobés, rosaces) s'inspirent du répertoire omeyyade tout en véhiculant certains décors abbassides (carrés posés sur la pointe,…).  Une maqsura et un minbar complètent l’aménagement de la salle de prière.

Les plafonds de la salle de prière, en bois peint et sculpté, plusieurs fois rénovés, présentent des motifs caractéristiques de chaque période[8].

Par la diversité des formes et la richesse de son répertoire ornemental, ce monument incarne l'école kairouanaise d'architecture, qui régna exclusivement pendant quatre siècles sur une grande partie du Maghreb.

Le plan, sans doute inspiré de ceux des mosquées al-Aqsa à Jérusalem (709-715) et de Damas (706), fait montre d’une évolution notable : en privilégiant la travée du mihrâb, le plan en T voit le jour. Il  servit d'exemple à la plupart des mosquées ifrîqiyennes jusqu'à l’époque ottomane et se propagea au Maghreb central[9], au Maroc[10], en Sicile, en Espagne, en Libye et  en Égypte fâtimide[11].                               

La coupole sur trompes à l’avant du mihrâb se distingue par sa zone médiane, composée de colonnettes et d’arcs outrepassés, et par un décor de coquilles très élaboré dénotant une grande maitrise technique laissant penser que la construction des coupoles constitue une tradition ancrée dans la région. Il n'est pas exclu qu'elle constitue un héritage byzantin, mais on ne peut pas écarter la possibilité d’une influence des coupoles sur trompes mésopotamiennes[12], probablement héritées de l’architecture sassanide, qui se répandirent largement dans le monde islamique à l'époque abbasside. Ce type de coupole se propagea en Ifrîqiya[13], et apparut également en Sicile[14], au Maroc et en Égypte[15].

NOTE

[1] Salle de prière, coupole, minaret, murs extérieurs.

[2] Notons que les tailles des colonnes sont harmonisées grâce à l’utilisation de bases et d’impostes de hauteurs différentes.

[3] Voir la mosquée d’Abu Dûlaf à Sâmarra, Irak, 847-861.

[4] On peut également observer l’utilisation des colonnes doubles à la Grande Mosquée de Cordoue, Espagne, 786-988.

[5] Voir la Grande Mosquée de Damas, Syrie, 706, où la nef médiane est déjà plus large. 

[6] Les nefs perpendiculaires à la qibla se retrouvent à la Grande Mosquée de Cordoue, Espagne, 786-988.

[7] Grande Mosquée de Mahdiyya, Tunisie, 912. mosquée d’Al-Azhar, 970-972, Égypte, Le Caire, où l’on retrouve la même mise en valeur de la nef dans l’axe du mihrâb.

[8] La partie la plus ancienne (IXe s.) à décor de rinceaux et fleurons est complétée par une partie ziride (déb. XIe siècle) à inscriptions en kufique fleuronné. Une restauration eut lieu sous les Hafsides (fin XIIIe s.) puis à l'époque de Murad I en 1618.              

[9] Qala'a des Banu Hammad (Algérie, XIe s.), Mosquée de Constantine (Algérie, 1136), Grande Mosquée de Tlemcen (Algérie, 1136).

[10] Mosquée al Qarawiyin de Fès (IXe-Xe s.), mosquée de Tinmel (XIIe s.), mosquée de Hassan à Rabat (XIIe s.).

[11] Mosquée al-Azhar (969-973), mosquée al-Hâkim (990 et 1013).

[12] La coupole al-Sulaybiya à Samarra (862) constitue un des plus anciens exemples qui nous soit parvenu de ce type de coupole.

[13] Coupoles du mihrâb et du bahou de la mosquée Zitouna à Tunis (856-864), coupole du mihrâb de la Grande Mosquée de Sousse (IXe s.).

[14] La Cubola de Palerme (1180).

[15] Mosquée al-Hâkim (990 et 1013), mosquée d’al-Juyushi (1085) au Caire.

BIBLIOGRAPHIE DU MONUMENT

Creswell, K.A.C., Early Muslim Architecture, t.II, New York, Hacker Art Books, 1979, p. 208-226, 308-320.

Lézine, A., Architecture de l’Ifriqiya, Recherches sur les monuments aghlabides, Paris, 1966, Klincksieck, p.  11-52.

Maoudoud, K.,  Kairouan, Tunis, 1991, ANEP, p.  20-31.

Marçais, G., Manuel d’art musulman, 2 vol., Paris, 1926-1927, Picard, p. 15-32.

BIBLIOGRAHIE DE REFERENCE

Golvin, L., Essai sur l’architecture religieuse musulmane, Paris, 1970, Klinksieck, p. 133-149.

Mozzati, L., L'art de l'Islam, Paris, 2003, Mengès.

Stierlin, H., L'art de l'Islam en méditerranée d'Istanbul à Cordoue, Paris, 2005, Gründ.



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