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Les Omeyyades d’al-Andalus (756-1031)

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Au début du VIIIe siècle, les contingents arabo-berbères atteignirent les terres situées en bordure de « l’Océan environnant » (l’Atlantique) et tuèrent sur le champ de bataille le dernier roi wisigoth d’Hispania : une nouvelle ère s’ouvrait dans l’histoire de la péninsule Ibérique, désormais connue sous le nom d’al-Andalus. Ce qui fut l’une des dernières provinces annexées par le califat de Damas allait devenir au cours des siècles suivants l’État le plus puissant de la Méditerranée occidentale, capable d’affronter successivement les Carolingiens et les Fatimides et de maintenir des relations diplomatiques privilégiées avec Byzance. La famille omeyyade ne pouvait pas imaginer non plus que ce lointain territoire deviendrait son ultime refuge après avoir été exterminée dans les terres orientales. En effet, le triomphe de la révolution abbasside en 750 mit un terme brutal à cette dynastie avec le massacre de ses principaux membres. Un des survivants, ‘Abd al-Rahmân b. Mu‘âwiya, petit-fils du calife Hishâm b. al-Malik, parvint à s’imposer comme émir d’al-Andalus en 756 après un long périple jalonné d’alliances et de conflits. Dès lors, al-Andalus échappa au contrôle du très récent califat abbasside installé en Irak.

Les premiers siècles du pouvoir omeyyade dans la péninsule furent marqués par de nombreuses révoltes remettant en question sa légitimité et qui culminèrent dans la seconde moitié du IXe siècle (870-880) avec une période d’anarchie (fitna). La consolidation définitive de l’état islamique d’al-Andalus se matérialisa en 929 quand ‘Abd al-Rahmân III adopta le titre de calife. Bien plus qu’une simple déclaration de prestige face à Baghdad, il s’agissait surtout d’une arme politique pour affronter les califes fatimides chiites établis depuis le début du Xe siècle en Ifrîqiya (actuelle Tunisie). Sous son règne et celui de son fils, al-Hakam II, ce nouveau califat, dit « de Cordoue », connut sa plus grande splendeur. Mais, en 976, le chambellan al-Mansûr s’arrogea le pouvoir, instaura un gouvernement militaire et prétendit perpétuer sa propre dynastie. L’éclatement s’avéra irrémédiable en 1009 : la guerre civile qui embrasa le pays, et dans laquelle s’opposèrent berbères, eslavons, arabes et mercenaires chrétiens, aboutit finalement à l’abolition du califat en 1031. Le territoire d’al-Andalus se fragmenta alors en de nombreuses principautés dirigées par des roitelets locaux (mulûk al-tawâ’if).

Tout au long de cette période le siège de la capitale fut Cordoue (Qurtuba), ancienne fondation romaine installée au milieu de plaines fertiles irriguées par le Guadalquivir. Cette ville déborda vite des limites de la madîna emmuraillée où se concentraient les principaux organes administratifs et religieux (grande mosquée, complexe résidentiel des émirs, souks, etc.) ainsi que des édifices publics (bains, funduk) et privés, pour s’étendre en périphérie en une vingtaine de faubourgs densément urbanisés et, en partie, planifiés. À son apogée, au Xe siècle, elle est le centre politique, économique et culturel le plus important d’al-Andalus, mais aussi la plus grande cité de toute l’Europe occidentale. Surnommée « la mère des villes », elle provoqua l’admiration de ses contemporains, musulmans comme chrétiens.

Qurtuba fait donc à la fois figure d’exception et de modèle dans le paysage urbain d’al-Andalus. Elle reflète, d’une part, le processus de récupération du rôle de la ville, cadre et vecteur d’acculturation par ses éléments emblématiques de la nouvelle religion : mosquée, bains. D’autre part, elle concentre le contrôle administratif, fiscal et militaire mais centralise aussi l’activité commerciale pour laquelle furent créés ou réactivés des circuits de distribution qui vinrent compléter un système monétaire centralisé. Néanmoins, la prospérité économique fut troublée, surtout durant l’émirat, par des désastres naturels et une situation politique instable, dont les émissions fluctuantes de monnaies se font écho.

Cependant, son statut de centre idéologique directement lié au pouvoir fait d’elle un cas exceptionnel. Les productions architecturales et artistiques émanant de Cordoue jouent sur l’ostentation comme partie intégrante d’un discours de propagande dynastique. Les preuves les plus patentes en sont les projets emblématiques de la dynastie que furent la Grande Mosquée et la cité palatiale de Madinat al-Zahra dont la grandeur et la magnificence furent à la hauteur des investissements humains et matériels.

La fondation de la Grande Mosquée par ‘Abd al-Rahmân I en 786 remplaça le lieu de culte primitif qui occupait en partie une église. Ses successeurs ne cesseront de l’agrandir, tant pour accueillir une population en expansion que par désir de prestige. Dès sa première phase de construction, cet édifice se caractérisa par une combinaison originale d’éléments orientaux et locaux, d’empreints au répertoire antique et d’innovations. Sa salle de prière hypostyle, aux nefs perpendiculaires au mur de qibla, se distinguait par l’introduction d’une formule sans précédent d’arcades superposées, combinant arcs outrepassés et plein cintre, qui sera respectée dans les interventions ultérieures. Le luxueux décor épigraphique et végétal de mosaïques à fond d’or qui orne le mihrâb date du règne d’al-Hakam II, pour lequel il nécessita une main-d’œuvre byzantine. Il est l’aboutissement d’une mise en scène hiérarchisée de l’espace à laquelle participent les matériaux de remploi, les jeux de polychromie et les volumes.

Cette manipulation de l’espace et de l’ornementation architecturale trouve son expression maximale à Madinat al-Zahra (littéralement « la brillante »), parfaitement intégrée à un protocole palatial complexe destiné à affirmer le pouvoir de l’État omeyyade. Son édification débuta sur ordre de ‘Abd al-Rahmân III vers 936 ou 940 au prix d’un investissement considérable qui nécessita la mise en place de voies de communication, d’un système hydraulique et de carrières de pierre. Ses 112 hectares, enserrés dans une enceinte rectangulaire, s’étendent sur les contreforts de la Sierra Morena, à environ 8 km à l’ouest de Cordoue. Ils sont divisés en trois grandes terrasses occupées par des jardins, des résidences privées, des bâtiments publics et des quartiers militaires. La topographie, envisagée comme un élément supplémentaire de la scénographie, est pour beaucoup dans l’originalité de cette ville, conçue pour recevoir la cour et les services administratifs de l’État. Le salon de réception (le salon rico) concentre l’essentiel du programme iconographique avec une symbolique basée essentiellement sur l’arbre de vie et la palmette.

Enfin, les arts mineurs furent également porteurs de l’idéologie califale : tout particulièrement les coffrets et pyxides en ivoire, destinés à des personnes directement associées au cercle califal, et dont le décor très élaboré et raffiné renferme les signes distinctifs de la souveraineté. Plus encore explicite est le message épigraphique qui orne les céramiques à décor vert et manganèse avec la formule al-mulk (le pouvoir), devise générale de l’ordre califal.

S. G.


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