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Les princes de Taifas (1031-1086)

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Les Mulûk al-tawâ’if en al-Andalus

La crise du califat marwanide en al-Andalus et sa dissolution progressive depuis 1009, aboutit en 1031 dans la prise d’acte, par le régent de Cordoue, Ibn Jahwar, de l’inutilité des efforts de trouver un successeur légitime au calife Hishâm II, vraisemblablement assassiné en 1016. Àcette époque, al-Andalus est désormais morcelé entre une myriade de pouvoirs locaux, qui se sont formés sous l’action de forces et d’intérêts divers, mais dont les seigneurs cherchent, pour la plupart, à être associés à l’héritage politique du califat cordouan. C’est l’historien Ibn Hayyan qui, non sans mépris, appellera ces potentats mulûk al-tawâ’if  (« seigneurs des provinces », princes des taifas), formule qui désignait en arabe les satrapes jadis établis par Cyrus le Grand dans l’empire des Perses.

La lutte pour l’hégémonie se développera avec virulence depuis les années quarante du siècle, menée par les rois des taifas principales et surtout par le seigneur de Séville al-Mu’tadid ibn ‘Abbâd, de tous le plus ambitieux et le plus décidé à affirmer son pouvoir sur la plupart du territoire andalou. En inaugurant une pratique qui deviendra courante en Orient musulman, son père avait mis  sous tutelle celui qu’il présenta aux autres taifas comme le calife Hishâm II, disant l’avoir retrouvé vivant, tandis que les sources le décrivent comme un imposteur. Entre 1035 et 1070, la taifa de Séville connaît une expansion irrésistible dans la partie centro-méridionale de la péninsule au dépens des taifas avoisinantes, et elle ira jusqu’à menacer Cordoue qui sera prise en 1069, alors que la taifa régie par les berbères Banû Zîrî, dont la capitale est Grenade, impose son hégémonie sur le Levant andalou, se posant en tant que principal allié du califat hammudide de Málaga. La pression militaire de Séville et Grenade, jointe à la politique d’alliances matrimoniales entre grandes et petites cours, simplifie ultérieurement la mosaïque andalouse. Aux frontières septentrionales avec les états chrétiens, seules la taifa de Tolède et celle de Saragosse arrivent à se détacher du jeu turbulent des conflits entre les deux grandes taifas rivales, pour donner lieu à des principautés aux grandes ambitions.

Lorsque, vers la fin des années cinquante – la chronologie étant incertaine – aussi bien le pseudo-calife marwanide que le dernier calife berbère hammudide disparaitront, supprimés respectivement par le pouvoir abbadide et par le pouvoir ziride, l’effacement des derniers symboles du califat se fait dans le silence. À la génération suivante, bien des seigneurs des taifas président à des royaumes véritables, dont le faste et l’ostentation ne cachent pourtant pas le manque d’organisation politique et militaire et la faible cohésion sociale. La recherche d’une légitimation politique par d’autres moyens justifie ainsi l’entretien de cours brillantes, qui attirent les savants et les lettrés célèbres, et le recours massif à un ensemble hétéroclite d’images et de symboles de souveraineté, aussi bien dans l’écriture administrative que dans les ouvrages littéraires députés à représenter le pouvoir régalien.

Les manifestations artistiques des taifas, dont il ne reste, à l’exception de l’épigraphie, qu’assez peu d’attestations sures, s’avèrent assujetties à ce même souci de propagande. L’art post-califal poursuit en continuité avec l’art du plein califat dans les taifas du Levant, où s’est déferlée en plus grande partie la vague des émigrés cordouans, et où l’on retrouve l’empreinte califienne aussi bien dans l’épigraphie, que dans les arts décoratifs et dans les vestiges architecturaux. Ce n’est pourtant pas l’influx de l’ancienne capitale qui explique cette conformité : par contre, comme l’a montré Acien Almansa, c’est la volonté des chefs levantins, héritiers du pouvoir amiride, qui dirige la main des artisans vers la reprise des modèles califiens.

Dès les premières décennies du siècle, une rupture plus nette apparaît dans l’art de ces taifas dont les seigneurs poursuivent une plus grande autonomie vis-à-vis de l’héritage marwanide, celles de Tolède et de Saragosse tout d’abord, et, dans une moindre mesure, celle de Séville. Cette discontinuité se manifeste dans l’élaboration d’un style kufique floral qui se rapproche de l’épigraphie contemporaine orientale et de celle ziride d’Ifrîqiya, et dans son exploitation massive dans la décoration architecturale dans un but panégyrique. Elle se manifeste également dans le goût antinaturaliste qui caractérise, par exemple, le « coffret de Palencia », parmi les rares objets d’art somptuaire surement datables de l’époque des taifas. Produit par les ivoiriers de Cuenca, artisans cordouans qui, depuis les premiers décennies du siècle, s’étaient installés dans la taifa de Tolède, ce coffret date du règne d’al-Ma’mûn ibn Dhî l-Nûn, le plus ambitieux des rois tolédans (il arrivera à s’emparer brièvement de Cordoue, la disputant à son ennemi al-Mu`tamid ibn ‘Abbâd), et il est dédié  à son héritier Ismâ`îl. Il se différencie de ses antécédents cordouans par son caractère beaucoup plus abstrait : aussi bien les inscriptions kufiques que le décor animalier sont plus géométrisants et plats, en ligne avec la tendance qui s’impose maintenant dans l’art péninsulaire et qui, loin d’être un signe de régression, caractérise également l’art oriental de l’époque. On retrouve cette même tendance dans les  palais de Tolède et de Saragosse, où les formes des chapiteaux sont plus aplaties et abstraites par rapport aux antécédents cordouans ; où les panneaux décoratifs présentent des motifs zoomorphes stylisés étrangers à la tradition andalouse – mais connus de l’art iranienne –, qui côtoient les feuillages ; où les  arcs mixtilignes brisent et multiplient les lignes arrondies qui étaient propres à l’architecture palatine cordouane, suggérant des formes végétales et animales. L’art des taifas qui se caractérise par des styles divers évoqués à des fins de propagande, est bien représenté dans le palais de l’Aljaferia, nommé ainsi d’après l’héritier du souverain Abû Ja`far al-Muqtadir ibn Hûd (régnant jusqu’à 1081). Ce château imposant, dont la partie qui subsiste a été lourdement remaniée au fil des siècles, mélange des formes provenant de différentes traditions régaliennes : son plan reprend celui des châteaux omeyyades du désert, son patio dérive des modèles palatins cordouans, la salle de réception – le Salon Dorado – aurait  évoqué, par sa forme et ses décorations, l’image du cosmos dont le centre était, bien évidemment, le roi hudide. Cette imagerie, de dérivation iranienne et étrangère à la tradition arabo-islamique, aurait également inspiré la conception du palais al-Mubârak des rois des Séville, aujourd’hui disparu.

Sans doute, la caducité de l’art des taifas, dont le témoignage exalté des sources littéraire est dans bien des cas tout ce qui nous reste, est-elle justifiée par l’emploi répandu de matériaux autant souples que fragiles – le stuc et le bois au lieu du marbre dans la décoration, la brique au lieu de la pierre dans l’édification des palais. Ce choix fut certes redevable, en grande mesure, de l’appauvrissement progressif des mulûk, obligés de recruter des mercenaires chrétiens pour soutenir leur politique belliqueuse et qui, depuis la seconde moitié du siècle, doivent payer de lourds tributs au roi de Castille pour soulager la pression qu’il exerce aux frontières. Ils n’arrivent  pourtant pas à arrêter la progression qui amènera Alphonse VI, en 1085, à conquérir Tolède, ouvrant la voie à la conquête chrétienne d’une grande partie d’al-Andalus, et, l’année d’après, à l’entrée des armées almoravides dans la péninsule.

B. S.


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