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Les Seljukides de Rûm (1077-1307)

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Originaire d’Asie centrale, la dynastie turque des Grands Seljukides (1038 - 1194) établit son autorité sur la Perse et l’Irak, et se proclame à partir de 1055 protectrice du califat abbasside. Le pouvoir de ce dernier avait été mis à mal avec l’instauration du califat rival des Fatimides, d’obédience chiite.

Les Grands Seljukides mènent quelques campagnes en Anatolie, sur les frontières orientales de l’Empire byzantin afin d’empêcher une alliance byzantino-fatimide. La bataille remportée par le sultan Alp Arslan à Manzikert, en 1071, est décisive pour l’installation des Turcs en Anatolie.

Auparavant, Qutalmïsh, un chef de tribu seljukide, s’était en 1064 rebellé contre Alp Arslan ; ses descendants vont fonder le sultanat de Rûm, terme qui désigne la partie anatolienne des territoires grecs de l’Empire byzantin.

Qïlïsh Arslan Ier (r. 1092 - 1107) installe d’abord sa capitale à Iznik (ancienne Nicée), la transférant ensuite à Konya. L’empereur Frédéric Barberousse et les troupes de la troisième Croisade ravagent Konya en 1099 ; en 1204 la prise de Constantinople par les forces de la quatrième Croisade réduit le contrôle byzantin en Anatolie à la région d’Iznik et la principauté de Trébizonde. Les sultans seljukides de Rûm soumettent aussi des émirats turcs rivaux, par exemple les Dânishmendides et les Saltûkides, établis dans l’est du plateau anatolien. Les quatre premières décennies du XIIIe siècle sont florissantes, notamment lors des règnes de Kay-Kâ’üs Ier (r. 1210 - 1219) et Kay-Qubâdh Ier (r. 1219 - 1237). Le premier signe un accord de paix avec l’empereur Théodore Lascaris ; le second s’allie avec les Ayyubides de Syrie pour contrer les Khwârazm-Shahs qui ont mis un terme au règne des Grands Seljukides et tentent de renverser le califat abbasside. La poussée mongole se fait sentir en Anatolie vers le milieu du XIIIe siècle ; Kay-Khusraw II (r. 1237 - 1246) et son armée composée d’Arméniens, de Grecs et de Francs sont défaits près de Sivas en 1243. Dès lors, si le sultan est maintenu sur son trône à Konya il n’en devient pas moins vassal des khans mongols et leur verse un tribut. Les dissensions entre les fils de Kay-Khusraw II morcèlent le territoire seljukide qui devient une province il-khanide à la mort de Ma‘sûd II en 1307.

Au cours des quelque deux siècles de pouvoir seljukide, il semble qu’ethnies – Turkmènes, Grecs, Arméniens – et confessions ont coexisté dans une relative bonne entente. L’islamisation du territoire est graduelle, les églises et les monastères étant épargnés. La confluence des croyances participe à l’émergence d’ordres mystiques parmi lesquels la confrérie des Mawlawîs ayant pour centre le tombeau de Jalâl al-Dîn Rûmî (m. 1275) à Konya. On observe également une forme d’intermariage entre les populations ; de leur côté les sultans ne répugnent pas à épouser des princesses grecques ou géorgiennes. Le pouvoir tire ses ressources des revenus agricoles et du commerce international, l’Anatolie redevenant une voie de passage – terrestre et maritime – des échanges (bois de construction et esclaves) nord (Crimée)-sud (Syrie, Égypte), outre les relations avec les cités marchandes vénitiennes, ennemies des Byzantins. Il subsiste de nombreuses infrastructures en rapport avec ce commerce. Reliant les principales villes du sultanat, un maillage de khâns, distants les uns des autres de l’équivalent d’une journée de marche (à peu près 25 km), sont fondés par les sultans, leurs épouses, des vizirs ou autres notables, souvent sous le régime de waqf. Ils ont l’aspect de forteresses avec tours d’angle et contreforts ; le décor, quand il existe, se concentre sur les porches d’entrée – sur la cour et/ou la grande salle – voire les édicules servant de mosquée comme dans les deux Sultan Han près d’Âq Sarây et Kayseri (1229). Les ponts, reconnaissables par leur grande arche en arc brisé surmonté d’un parapet de profil triangulaire témoignent de l’importance accordée au réseau des voies de communication, outre le fait qu’ils permettaient le prélèvement de taxes. Unique vestige d’architecture navale dans le monde arabo-musulman de cette période est le mouillage du port d’Alanya (1228) sur la Méditerranée.

Toujours dans le domaine civil, il faut retenir la restauration ou la construction des fortifications des villes dont un bel exemple est celle d’Erzurum (après 1230) ; des palais en revanche, il ne subsiste que des fondations et fragments de décors : céramique de revêtement, boiseries et stucs. Celui de Kubâdâbâd sur le lac Bey?ehir comportait une cour d’honneur à quatre îwâns, une mosquée, des bains et un arsenal ainsi qu’un terrain de jeu, notamment pour la pratique équestre.

Le champ de l’architecture religieuse est riche d’une multitude de monuments, surtout élevés après 1150, dans lesquels l’influence de l’Iran seljukide, combinée aux influences locales grecques et arméniennes, se fait sentir tant dans la typologie des bâtiments – mosquées et madrasas, mausolées (gumbat) - que leur structure : une cour ouverte à un, deux ou quatre îwâns précédée d’un portail magnifié et flanqué de minarets pour les premières ; tours de section circulaire ou polygonale avec une couverture conique ou pyramidale pour les seconds. Le remploi de matériaux a rendu possible l’érection de nombreuses constructions dans un laps de temps restreint, surtout pour les parements de marbre bicolores, à l’instar de ce qui se pratiquait en Syrie à la même époque. Les porches d’entrée fondent l’identité de ces réalisations : sur des volumes simples, une arcature inscrite dans un rectangle, vient se plaquer un décor foisonnant, confinant parfois à l’exubérance, avec bandeaux épigraphiques, entrelacs et nœuds, motifs végétaux et animaliers, muqarnas : madrasa Ince Minare à Konya (1258), madrasa Gök à Sivas (1271), mosquée Ulu Cami à Divri?i (1229). Cette dernière, associée à un hôpital, constitue un exemple des complexes à fonctions diverses qui se répandent en Syrie et en Égypte dès le XIIIe siècle.

Hormis les éléments sculptés dans la pierre, la profusion décorative propre aux Seljukides se retrouve dans le travail du bois, du bronze et du stuc. Mention doit être faite de la céramique de revêtement, sous forme de mosaïque utilisée pour la coupole et les pendentifs de la madrasa Karatay à Konya (1252) ou de carreaux imbriqués en étoile et en croix retrouvés dans les vestiges des palais (Konya, Antalya, Diyârbakir). Peint sous glaçure, lustré, sgraffiato, ou de type minaï, les décors font appel à un répertoire caractéristique : personnages à la face ronde et aux yeux en amande, animaux réels et fantastiques, signes du zodiaque, le tout dans des compositions proches de l’héraldique. S’y décèle une influence de l’Asie centrale et de ses traditions chamaniques. Les mosquées seljukides ont aussi livré les plus anciens fragments de tapis islamiques à nous être parvenus ; leurs motifs stylisés sont parfois associés à des inscriptions kufiques. Une soie avec des lions affrontés meublant des médaillons (Lyon, musée historique des Tissus) possède une inscription au nom de Kay-Qubâdh – Ier ou III ? – tandis qu’un plat en verre émaillé et doré, technique apparue en Syrie au XIIe siècle, arbore celui de Kay-Khusraw II (Konya, musée Karatay).

E. D.


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