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Les Almohades (1130-1269)

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L’œuvre de l’Empire almohade a profondément marqué l’histoire et l’art de l’Occident musulman. De son noyau initial dans les zones montagneuses de l’Anti-Atlas et du Haut-Atlas, le mouvement almohade réussit à fonder le plus vaste empire qu’ait jamais connu la partie occidentale du Dâr al-islâm, de la Tripolitaine à l’Atlantique, et englobant al-Andalus.

L’histoire des Almohades commence avec la prédication d’Ibn Tûmart, juriste berbère originaire de la tribu des Hargha. En s’insurgeant contre les Almoravides, et en s’indignant particulièrement contre la mainmise des juristes (fuqahâ’) malikites sur le pouvoir du souverain ‘Alî b. Yûsuf, Ibn Tûmart prône la réforme et professe une nouvelle doctrine, le tawhîd (l’unitarisme). Celle-ci propose une synthèse des apports de plusieurs courants musulmans, notamment l’ash`arisme et le chiisme, et prêche le retour aux sources fondamentales du droit musulman (Coran et sunna) afin de remplacer le recours aux compilations de jurisprudence, pratique prépondérante chez les juristes malikites. Ibn Tûmart se proclame ensuite Mahdî (Bien guidé), notion empruntée au chiisme, impliquant le caractère messianique de son mouvement, et lui octroyant l’impeccabilité (‘isma) nécessaire à la légitimation de son action.

Grâce à l’appui de certaines grandes tribus des Berbères Masmûda, Ibn Tûmart mobilise autour de lui une première communauté de fidèles, qui se fixe en 1124 à Tinmel. Doté d’une organisation hiérarchique inspirée des traditions communautaires berbères, le mouvement almohade entame une longue conquête du pouvoir. À sa mort en 1130, Ibn Tûmart lègue la direction du mouvement à ‘Abd al-Mû’min, véritable stratège et chef de guerre, et artisan de la victoire almohade sur les Almoravides. La chute de ces derniers avec la prise de Marrakech en 1147, ne met pas un terme à la conquête almohade, qui se poursuit par une lutte sans merci contre de nombreuses insurrections, et surtout par une extension de l’empire vers l’Ifrîqiya et al-Andalus. En imposant leur autorité sur les territoires conquis, les Almohades, à l’instar de leurs prédécesseurs, font de la lutte contre l’avancée chrétienne, normande en Ifrîqiya, portugaise et castillane en al-Andalus, un objectif fondamental. Les succès almohades ont permis ainsi de mettre fin à la première, et de retarder pour un temps la deuxième, notamment avec le succès d’Alarcos en 1195.

La grandeur de l’Empire almohade n’émane pas seulement de sa large expansion géographique. Forts de la légitimité que leur assure l’ « almohadisme », les souverains almohades, à commencer par ‘Abd al-Mû’min, se proclament califes et rompent ainsi avec la reconnaissance nominale de l’autorité abbasside respectée par les Almoravides. Le pouvoir califal repose sur une organisation étatique hiérarchisée et efficace, dans laquelle les sayyid, membres du clan mu’minide, et les ashyâkh, dignitaires des différentes tribus almohades, occupent une place de choix. Le message almohade est diffusé grâce à un corps de docteurs, talaba ou huffâz, chargés d’initier la population, en langue berbère, aux fondements du dogme almohade. Le monnayage almohade, avec son dinar double et surtout ses dirhams carrés, manifeste clairement cette volonté de rupture avec les standards antérieurs.

Dotés d’une importante flotte de guerre, les Almohades règnent sur un territoire où se développe une grande activité portuaire, notamment à Tunis, à Bougie et à Ceuta, ou encore sur l’Atlantique. Les échanges avec l’Occident chrétien, malgré la confrontation militaire en al-Andalus, sont continus, et les contacts diplomatiques, avec Pise ou Gênes par exemple, assurent les conditions nécessaires à une activité commerciale de plus en plus importante.

La force du projet politique et des capacités d’organisation administrative du régime almohade sont propices à de grands programmes d’urbanisation. Dans la capitale Marrakech une nouvelle cité palatiale, la Qasba, est aménagée. Séville, siège andalou de l’autorité califale almohade, connaît également d’importants chantiers dans les espaces palatiaux (le qasr ou Alcázar), et la construction d’une nouvelle grande mosquée. Ribât al-Fath (future Rabat), est la principale nouvelle fondation almohade, initiée par ‘Abd al-Mû’min et poursuivie par ses successeurs. Point de regroupement des armées almohades en partance vers al-Andalus, Rabat connaît sous les Almohades la construction d’une grande mosquée inachevée, la mosquée Hasan, aux dimensions inégalées dans l’histoire de l’Occident musulman médiéval. De très nombreuses autres villes du Maghreb et d’al-Andalus, comme Taza, Fès, Silves, Mertola, Siyâsa ou Saltès portent encore les traces d’une vie urbaine prospère. L’urbanisme almohade est marqué notamment par l’importance des systèmes de fortification urbaine, et l’intérêt particulier accordé à l’extension des zones de jardins péri-urbains grâce à l’aménagement des bahîra (jardins dotés de grands bassins d’eau), comme à Marrakech, Fès ou Séville.

L’expression artistique est sans doute un vecteur privilégié de l’idéologie almohade. Leur héritage dans le domaine de l’architecture religieuse est grandiose : parmi de très nombreux lieux de culte recensés au Maghreb et en al-Andalus, plusieurs grandes mosquées almohades sont de véritables chefs-d’œuvre. On en compte dans toutes les villes capitales de l’empire : à Marrakech d’abord, avec les deux Kutubiyya (1147 et 1158) et la mosquée de la Qasaba (vers 1197), à Séville ensuite, dotée d’une nouvelle grande mosquée après 1172. Les deux nouvelles fondations almohades, Taza et Rabat, sont pourvues chacune d’une grande mosquée, respectivement en 1135 et 1196-1197, sans oublier Tinmel, principal noyau du mouvement almohade, où une grande mosquée est construite vers 1153 pour cultiver le souvenir du Mahdî Ibn Tûmart. Ces principales réalisations relèvent d’un programme architectural cohérent et raisonné : les salles de prière sont disposées selon un plan en T, hérité des exemples classiques de Médine, Cordoue ou Kairouan. Les nefs sont perpendiculaires au mur de la qibla qui est précédé par une large nef transversale, alors que la nef axiale est toujours plus grande que les autres. Une série de coupoles, ornées de compositions de muqarnas, viennent mettre en valeur les nefs axiale et transversale, et marquent les points d’intersection entre cette dernière et les nefs longitudinales. La cour centrale (sahn), généralement délimitée par le prolongement des nefs latérales et par conséquent parfaitement intégrée dans la masse du bâtiment, assure l’équilibre de la composition architecturale. Le minaret constitue incontestablement l’organe le plus emblématique du programme esthétique des mosquées almohades. Les corps des hauts minarets sont décorés par une succession de registres variés qui associent des arcatures de formes diverses et des réseaux recticurvilignes qui tendent à occuper une place plus importante dans la forme aboutie du minaret almohade, comme on l’observe dans le minaret de la mosquée de la Qasba à Marrakech. Le haut de la tour est également ceinturé par une bande de carreaux de céramique posés sur des parements de bois.

Les portes monumentales urbaines font partie des éléments architecturaux particulièrement soignés par les Almohades. Il s’agit d’un véritable monument quadrangulaire, en saillie par rapport aux courtines des murailles et généralement flanqué de deux tours. Son franchissement se fait par une série de salles ou d’espaces découverts, généralement disposés en chicane. Certaines de ces portes (Bâb al-Rwâh et la porte des Udâya à Rabat ; Bâb Agnâw à Marrakech), offrent une ornementation élaborée qui tranche avec la sobriété habituelle. En effet, l’esthétique almohade a fait un usage particulier de l’ornement : il est généralement aéré, sobre, mais équilibré. L’austérité affichée par les Almohades constitue une réaction à l’exubérance de la décoration almoravide.

Par ailleurs, les arts mobiliers se développent d’une manière considérable sous les Almohades. Les tirâz, dont plusieurs exemples sont conservés en Espagne chrétienne, s’inscrivent dans la continuité de la production textile andalouse et ne semblent pas refléter l’austérité de la décoration architecturale almohade. Parmi les nombreux types de production céramique, l’esgrafiado (esgrafié) est sans doute le plus caractéristique, notamment dans la partie orientale d’al-Andalus où les plus beaux spécimens ont été trouvés.

Victime de ses propres contradictions et de l’importance grandissante de ses concurrents internes, le régime almohade s’écroule progressivement à la suite de la débâcle de Las Navas de Tolosa (al-‘Uqâb, 1212). La conquête chrétienne en al-Andalus s’accélère et les principales villes musulmanes tombent l’une après l’autre : Cordoue (1236), Valence (1238), Murcie (1243), ou encore Séville (1248). Seule une enclave musulmane autour du royaume de Grenade réussit à se maintenir sous l’égide de la nouvelle dynastie nasride. Au Maghreb, le pouvoir almohade, fragilisé sur le plan idéologique par l’abrogation du dogme de l’infaillibilité du Mahdî par le calife al-Mâ’mûn en 1232, est confronté au démembrement inévitable de son empire, que se partageront désormais, ses trois successeurs hafside, ‘abd al-wadide et marinide.

Y. B.


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