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Les Idrissides (789- 926)

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L’histoire de la dynastie idrisside commence avec l’arrivée au Maroc de son fondateur éponyme Idrîs Ier, fuyant la persécution des Abbassides. Descendant de ‘Alî, il prend part à des révoltes contre les Abbassides menées par des membres du clan ‘alide, notamment son frère Muhammad al-Nafs al-Zakiyya ou son cousin Husayn. Les révoltés, proclamant le droit des ‘Alides au califat, sont d’obédience zaydite, l’une des principales branches chiites. À la suite du massacre de Fakh en 786 auquel il échappe, Idrîs part au Maghreb où des missionnaires zaydites l’ont précédé. Au Maghreb central et à Volubilis, il est soutenu par des Berbères mu`tazilites. À son arrivée à Volubilis en 788, il est accueilli par les Berbères Awraba et proclamé imâm ; il entame la consolidation de son pouvoir par une expansion dans le Maghreb extrême jusqu’à Tlemcen. Mais son assassinat en 791, commandité par les Abbassides, met un terme à son projet. Idrîs II, né après la mort de son père, hérite du pouvoir en 803, après une régence assurée par des compagnons d’Idrîs. Le nouveau souverain poursuit l’œuvre de son père, exécute le chef des Awraba et se dote d’une garde arabe.

Le fait historique majeur du règne d’Idrîs II est sans doute l’achèvement de la fondation de Fès. Une tradition historiographique, véhiculée depuis le Moyen Âge, lui attribue à lui seul la fondation de la ville, mais les recherches historiques et numismatiques, ont prouvé que Fès a été fondée en deux étapes. D’abord, sous Idrîs Ier, un premier noyau est établi dès 789 sur la rive est de l’oued Fès ; il est appelé Madinat Fas, nom qui apparaît sur des monnaies frappées en 801 et 805. En 808, Idrîs II fonde sur la rive opposée un second centre, qui porta jusqu’au milieu du IXe siècle, le nom d’al-‘Aliyya. Le peuplement des deux noyaux est renforcé par l’arrivée en 814 de réfugiés andalous fuyant la répression qui suit la révolte du Faubourg (Rabad) de Cordoue, ainsi que par des populations originaires de Kairouan. Cet apport démographique donnera aux deux rives leurs toponymes : al-Andalus (rive des Andalous) et al-Qarawiyyîn (rive des Kairouanais). Fès restera une ville double, avec deux noyaux séparés dotés chacun d’une enceinte, jusqu’à son unification par les Almoravides au XIe siècle.

À la mort d’Idrîs II en 828, ses fils se partagent le territoire de la dynastie, et l’aîné Muhammad hérite de Fès. Le pouvoir idrisside désormais morcelé ne sera plus jamais réunifié. Les territoires gouvernés par les descendants d’Idrîs II sont essentiellement concentrés dans le nord du Maroc, avec quelques possessions dans le Tadla ou dans l’extrême sud du pays. Les Idrissides continuent à cohabiter avec d’autres dynasties locales : les Salihides de Nakkur, les Barghwatas des plaines atlantiques et les Midrarides de Sijilmasa. D’autres pouvoirs éphémères, mu`tazilites ou kharijites, sont également connus grâce à leur frappe monétaire.

En raison de la fragilité de leur pouvoir, les Idrissides n’ont pas réussi à constituer un appareil étatique et institutionnel élaboré. Le principal attribut de souveraineté qu’ils nous ont légué est leur abondant monnayage d’argent. Les légendes des dirhams idrissides reflètent clairement l’obédience zaydite de la dynastie et participent à la légitimation de son pouvoir en insistant sur son ascendance ‘alide. Les monnaies frappées dans une vingtaine d’ateliers ont connu une très large diffusion en Orient et ont été découvertes dans des trésors monétaires jusqu’en Russie et en pays baltes.

L’urbanisation du Maghreb extrême connaît également un développement notable à l’époque idrisside. On occupe d’abord des villes où une vie urbaine se maintenait difficilement depuis la fin de l’Antiquité. Volubilis, la ville qui accueille Idrîs, est la mieux connue : l’occupation islamique est concentrée dans le tiers ouest du site. Deux secteurs ont été fouillés : d’un côté, on retrouve des maisons monocellulaires de tradition berbère, datant probablement du VIIIe siècle. De l’autre côté, à l’extérieur de l’enceinte romaine, un établissement thermal d’époque islamique est associé à des unités résidentielles probablement organisées autour de cours centrales ; ce dernier secteur semble être abandonné au cours du IXe siècle. D’autres villes antiques, comme Sala (Chellah) et Tanger, continuent d’être occupées.

Plusieurs nouveaux centres urbains voient le jour à l’époque idrisside. Basra, dont le nom rappelle la célèbre ville irakienne, et Asilah, bâtie sur l’Atlantique, apparaissent comme ateliers de frappe monétaire dès le début du IXe siècle. Certaines nouvelles fondations sont établies à proximité des mines d’argent, comme Wazaqqur, qui contrôle la mine de Jebel ‘Awwâm, ou Tâmdûlt, dans le sud du Maroc, qui aurait été fondée par ‘Abd Allâh fils d’Idrîs II. L’extension de l’urbanisation du Maroc idrisside ralentit au Xe siècle, en raison du conflit entre Omeyyades et Fatimides. Dans ce contexte, al-Qâsim b. Ibrâhîm, dit Gannûn, s’établit à Hajar al-Nasr, site naturellement défendu où il construit une fortification inexpugnable.

L’on connaît peu de chose de l’art idrisside. Bâtisseurs de villes, les Idrissides ont laissé également quelques monuments phares, surtout à Fès, comme la mosquée al-Qarawiyyîn, dont l’état initial a été complètement transformé par les restaurations ultérieures.

La mosquée al-Qarawiyyîn est fondée par Fatima, fille de Muhammad ibn ‘Abd Allâh al-Fihrî, un immigrant originaire de Kairouan. L’oratoire originel, constitué de quatre travées parallèles au mur de la qibla, est construit à partir de 857. La mosquée aurait subi des restaurations sous Dâwûd b. Idrîs en 877, comme en témoigne une inscription sculptée sur une poutre en bois. Cette pièce unique, est le premier exemple de l’art du bois de Fès. Elle porte des caractères en kufique anguleux archaïque, proche du style aghlabide.

La mosquée al-Qarawiyyîn était à l’époque idrisside un simple oratoire et n’accueillait pas la prière hebdomadaire du vendredi. Elle n’a acquis cette fonction que durant la présence fatimide dans la ville.

La mosquée d’al-Andalus, sur l’autre rive de Fès, est due, selon la tradition à la sœur de Fatima, qui en commandite la construction à partir de 859-860. Le plan initial du bâtiment n’est pas connu en raison des modifications et des réfections successives.

La fin de la dynastie idrisside est très mouvementée. Après l’avènement du califat fatimide, le Maroc était devenu un terrain de confrontation, directe ou par alliés interposés, entre les Fatimides et les Omeyyades de Cordoue. Les lignages idrissides, chassés définitivement de Fès en 926, continuent à régner sur certaines villes du nord-ouest du Maroc, comme Basra ou Hajar al-Nasr. Pris en tenaille dans le conflit qui oppose les deux Empires fatimide et omeyyade, leurs territoires finirent par tomber aux mains des pouvoirs zénètes et la victoire omeyyade sur le dernier idrisside al-Hasan ibn Gannûn, allié aux Fatimides, marque la fin définitive de la dynastie en 974.

La place des Idrissides dans l’histoire du Maroc est surestimée par l’historiographie traditionnelle, sans doute en raison de la fondation de Fès. Leur rôle a été magnifié dès l’époque marinide parallèlement à l’émergence des lignages de shorfâ’ revendiquant une origine idrisside.

Y. B


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