Ce panneau a été retrouvé avec d’autres fragments derrière l’autel de l’église S. Maria di Terreti, dans une pièce murée lors de restaurations effectuées au XVIIe siècle.
Un galon ininterrompu de section semi-circulaire dessine deux rangées parallèles de quatre roues, unies aux points de tangence par des rouelles au cœur gravé qui, à en juger par les autres panneaux de la même série, servaient probablement d’accroche à des bossettes godronnées. Dans les intervalles, se déploient en rosace quatre palmettes trilobées. Chaque roue enferment un couple d’animaux : dans la rangée supérieure, deux paons affrontés, la tête tournée vers l’arrière et tenant une palmette en forme de lys dans le bec ; dans la rangée inférieure, deux quadrupèdes adossés à un arbre de vie stylisé, la tête tournée l’un vers l’autre et dessinant ainsi une palmette.
Le même décor se retrouve sur au moins deux panneaux provenant du même contexte[1]. Toutefois, il y est encadré d’inscriptions en graphie pseudo-kufique aux hampes pointues et ondulées[2] ou fleuronnées[3], et situé au centre d’une composition plus ample comprenant une plinthe décorée de dépressions stellaires. G. Ventrone Vassallo (1994) annexe à cette plaque un autre fragment (inv. 11799) caractérisé par une bande arquée ornée d’un motif tressé et d’un cadre composé de caractères pseudo-kufiques[4].
Les animaux adossés ou affrontés dans des roues renvoient à des textiles et des stucs de tradition sassanide, largement repris dans les mondes islamique et byzantin : décors peints ou stucs omeyyades, tissus produits de l’Espagne à l’Iran oriental, dès le Xe siècle. Les tissus orientaux précieux étaient souvent remplacés dans les églises par des peintures murales ou des panneaux en stuc, plus économiques, qui servaient aussi de mobilier liturgique. À S. Maria di Terreti, ils ornaient ainsi l’abside ou le presbytère[5].
Selon Monneret de Villard toutefois, le cadre pseudo-épigraphique de la plupart des panneaux de S. Maria di Terreti renverrait à des textiles byzantins[6]. On le retrouve en Calabre sur le pavement de l’église S. Maria del Patìre à Rossano (1101-1105), entourant un motif de roues à décor d’animaux, mais aussi en Grèce, où l’on note un exemple très proche dans l’église des Episkopi à Volo[7]. Selon le même auteur, la circulation des tissus byzantins aurait été notable dans le domaine normand (Sicile et Italie du Sud), surtout après l’expédition de Georges d’Antioche dans le Péloponèse en 1147, qui se solda par un riche butin de textiles précieux et par l’arrivée à Palerme de tisserands réduits en captivité, dont des Juifs et des Musulmans employés par la suite dans les ateliers royaux[8].
Tout en admettant la médiation byzantine, M.V. Fontana souligne la présence en Italie méridionale d’importantes communautés monastiques grecques venues dès le IXe siècle des territoires byzantins, avec un bagage de dessins et de techniques[9] ; U. Scerrato ajoute que le modèle des textiles à roues ne peut dériver des tissus fâtimides qui ne l’ont pas utilisé, tandis que les Ghaznavides ont imité sur pierre dès le début du XIIe siècle les étoffes bordées d’inscriptions[10]. En revanche, G. di Gangi suggère des contacts plus importants avec la tradition musulmane, à travers l’analyse de fragments de stuc retrouvés dans l’église S. Maria del Mastro à Gerace, datés entre la fin du XIe et la première moitié du XIIe siècle, et dont les traits techniques et stylistiques sont proches de ceux de S. Maria di Terreti. En particulier, certains panneaux portent des volatiles adossés dans de petits cercles. Outre la proximité de la Sicile, qui peut avoir fourni l’occasion de contacts avec la tradition musulmane, et la large circulation d’une koinè islamique en Méditerranée, il émet l’hypothèse de la présence d’ateliers arabo-musulmans travaillant au service des Normands, aussi bien en Calabre qu’en Sicile[11].
[1] Pour les autres morceaux retrouvés dans le même contexte et les autres éléments en stuc provenant de l’église, cf. Orsi 1922, p. 554-556, fig. 7, 8, 10-13. Parmi ceux-ci, deux fragments de cadre en stuc ornés d’animaux variés du bestiaire islamique, réel et fantastique, à l’intérieur de roues, sont dans Scerrato 1979, p. 355 et ill. 308; cf. également Di Gangi 1994, cat. 304 a-b.
[2] Scerrato 1979, ill 304, 306 ; Orsi 1922, p. 554, f. 4-5, où il est spécifié que la pseudo-inscription est obtenue grâce à un tampon de 26 cm, appuyé plusieurs fois et où l’absolue similitude du motif central à roues de cette plaque et de celle qui est commentée ici est soulignée, même si dans cette dernière, les pseudo-inscriptions auraient été absentes dès l’origine.
[3] Scerrato 1979, ill. 307 ; Orsi 1922, p. 552, fig. 2-3
[4] Ventrone Vassallo 1994, cat 85. Une comparaison est établie avec un bacino de céramique glaçurée polychrome de S. Piero a Grado à Pise (Pise, Museo Nazionale di S. Matteo, inv. n. 70) attribué à l’Ifriqiya du début du XIe siècle. Le fragment de stuc en question est considéré comme un élément de décoration architectonique par Scerrato (1979, ill. 305), tandis qu’Orsi (1922, p. 555-556 e fig. 9) le considère comme une partie du petit ciboire qui devait décorer l’autel de l’église ou d’un septum, c’est-à-dire d’une grille, qui en fermait l’accès.
[5] Orsi 1922, p. 560.
[6] Monneret de Villard 1953, p. 167.
[7] Fontana 1994, p. 456.
[8] Monneret de Villard 1953, p. 167.
[9] Fontana 1994, p. 456.
[10] Scerrato 1979, p. 355. L’auteur renvoie à des plaques de marbre qui décoraient la partie cérémoniale du palais de Mas‘ûd III à Ghazni. Cf. celle bordée d’une inscription coufique dans U. Scerrato, “The first two Campaigns at Ghazni”, East and West, 9 (1959), p. 23-55, fig. 33.
[11] G. di Gangi 1994, cat. 304a-b; Id. 1995, p. 94-97
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Monneret de Villard, U., « Il frammento di Hannover e la tessitura palermitana di stile bizantino », in Rivista dell’Istituto Nazionale d’Archeologia e Storia dell’Arte, N.S., II, 1953, p. 162-169
Scerrato, U., « Arte Islamica in Italia », in Gabrieli, F., Scerrato, U. (éds), Gli Arabi in Italia: cultura, contatti e tradizioni, Milan, 1979, p. 354-355 et ill. 306-307
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Fontana, M.V., « Un itinerario italiano sulle tracce dello pseudo-cufico », in Grafica, 10, 1991, p. 67-84
Ventrone Vassallo, G., « La Sicilia islamica e post-islamica dal IV/X al VII/XIII secolo », in Curatola, G. (éd.), Eredità dell’Isam, Arte islamica in Italia, (cat. exp., Venise, Palazzo Ducale, 1993 –1994), Venise, 1994, cat. n. 85
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