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Les trésors

A Byzance

La concentration de capitaux économiques, l’apport de ressources métallifères abondandes, l’importance de la demande impériale, les demandes en dotations des fondations religieuses privées qui ont connu un accroissement prodigieux durant la période mésobyzantine, sont autant de facteurs qui ont stimulé le développement à Constantinople d’un artisanat de luxe dont les témoignages qui nous sont parvenus ne représentent qu’une infime partie de la production originale. Du trésor impérial réparti dans plusieurs édifices du Grand Palais, à commencer par le Phylax, ne restent que de brèves mentions dans des sources écrites. Quand on parle de trésors byzantins, on pense donc essentiellement aux trésors des églises et des monastères. Ces derniers étaient gardés en lieu sûr dans le skeuophylakeion, et enregistrés dans des inventaires régulièrement mis à jour[1]. L’inventaire de Sainte-Sophie de Constantinople, dressé en 1396, énumère pas moins de cent quatre vingt objets et textiles de luxe, rehaussés de perles et de pierreries[2]. D’autres témoignages sur les biens meubles des monastères, assez nombreux pour le Mont Athos, viennent des donations, testaments et, moins fréquemment, des achats.

Les vases sacrés et précieux contribuaient au même titre que les reliques au prestige des églises et monastères dont ils reflétaient l’essor. L’accumulation des trésors reflète aussi une pratique de thésaurisation. À des moments de crise économique grave, les seuls métaux disponibles pour la frappe de monnaie étaient ceux que l’on pouvait obtenir en fondant des objets existants recueillis dans les trésors des églises. À de nombreuses reprises de l’histoire byzantine, les empereurs durent se résoudre à prendre une telle mesure. Comme Héraclius (r. 610-641), Alexis Ier Comnène (r. 1081-1118) et Isaac II Ange (r. 1185-1195, 1203-1204) firent appel aux trésors de l’Église et livrèrent au creuset des objets de culte. Le précédent de cette pratique a été crée par Constantin lui-même quand il confisqua les trésors accumulés dans les temples païens[3]. L’aliénation des biens meubles et sacrés a fait l’objet de restrictions canoniques. Mais la pratique est souvent différente. Quand des besoins pressants le nécessitent, les moines peuvent vendre des objets ecclésiastiques. À la période byzantine tardive, on assiste même à des ventes de reliques et de reliquaires de possession impériale[4]. Enfin, des vols de matériaux précieux dérobés aux objets de culte étaient également perpétrés par les prêtres et moines eux-mêmes[5].

Les trésors des monastères athonites et des autres grands monastères orthodoxes existants comme celui de Sainte-Catherine au Sinaï, de Saint-Jean à Patmos ont été constitués au fil du temps par des donations successives. Il est donc difficile de retracer l’histoire d’un objet ou d’une relique[6]. Il arrive souvent qu’un objet mentionné dans un inventaire ait été inséré dans une monture tardive. Mais le plus souvent ces objets sont perdus. L’histoire de ceux qui ont été préservés est parfois documentée par les inventaires ou par une inscription dédicatoire, d’autres ont une histoire légendaire qui ne peut être vérifiée. Le précieux calice en jaspe du monastère de Vatopédi (Mont Athos, Grèce) inséré dans une monture d’inspiration gothique, chef-d’oeuvre de l’art des Paléologues, est, par exemple, muni de quatre monogrammes permettant de l’attribuer au despote de Mistra (Péloponnèse) Manuel Cantacuzène Paléologue (r. 1349-1380). Un calice et une patène décorés d’émaux translucides sur basse-taille, dans le trésor du même monastère, portent la dédicace de Thomas Preljumbovi?, despote de Ioannina (r. 1367-1384)[7].

D’autres témoignages sur les trésors d’églises byzantins viennent des objets qui ont été rapportés en Occident par les croisés. À la valeur matérielle des vases sacrés comme les célèbres calices émaillés du Trésor de Saint-Marc de Venise, qui portent la dédicace de l’empereur Romanos, ou la partie originale de la Pala d’Oro, dite provenir du monastère de Pantocrator à Constantinople, s’ajoute la sacralité des reliques[8]. Les reliquaires furent les premiers objets précieux qui arrivèrent de Byzance en Occident[9]. Après la prise et le pillage de Constantinople, le doge Enrico Dandolo envoya à Venise la relique du Très Précieux Sang, celle de la croix du Christ dans une staurothèque, la tête de saint Jean-Baptiste et le bras de saint Georges, qui constituèrent les noyaux du futur trésor, où se perçoit un lien indissoluble entre valeur sacrée et valeur matérielle[10]. Devant les besoins pressants d’argent, Baudouin II, empereur latin de Constantinople, avait été amené à engager la plus précieuse des reliques de la Passion, la Couronne d’épines, à un marchand vénitien Nicolas Quirino. Ainsi, avant de rejoindre l’ensemble considérable de reliques insignes de la Chrétienté acquises par Louis II, la Couronne d’épines a d’abord transité à Venise. Arrivée à Paris, elle se trouvait dans un récipient d’or pur. Peu après leur arrivée à Paris, la Couronne, la Vraie Croix, la Lance et presque toutes les reliques constantinopolitaines avaient été transférées dans une série de nouveaux reliquaires avant de prendre place dans la Grande Châsse qui avait été aménagée dans la Sainte-Chapelle pour les accueillir. De celles qui avaient conservé leur reliquaire d’origine, seuls nous sont parvenus les deux fragments en argent doré du reliquaire de la Pierre du Sépulcre, aujourd’hui au Louvre[11].

B. P.

 

En Islam

A la question « qu’est qu’un trésor ? » il est possible, en fonction des époques et des lieux, de proposer des réponses très diverses. Ce peut-être selon le contexte, quelque chose de rare, d’exotique, de merveilleux dans le sens donné autrefois aux mirabilia[12] et aux œuvres conservées dans les cabinets de curiosités ; le même terme peut s’appliquer à un objet, à un animal ou même à un individu[13].

Nous parlerons ici essentiellement des objets. La qualité de « trésor » est souvent fonction de la valeur que lui attribue son possesseur. Ainsi, les plumes d’oiseaux exotiques de la forêt amazonienne difficiles à chasser ou, chez les anciens Mayas, les fèves de cacao, qui faisaient office de monnaie. Le matériau constituant l’objet n’est pas le seul pris en compte, mais aussi sa mise en forme, son décor, sa valeur symbolique et ses pouvoirs magiques. A l’époque romaine de la parade célébrant le triomphe d’un chef revenant victorieux d’une campagne, étaient exhibés comme trésors des objets et des animaux exotiques mais aussi des esclaves capturés dans les confins de l’empire.

Très tôt, le monde européen s’est intéressé à des œuvres provenant d’Afrique et d’Orient, en fonction de certains critères, pas souvent associés dans le même objet : nature du matériau, valeur artisanale, ou artistique, ou œuvre économique. De tous temps, les pierres précieuses, le cristal de roche, l’ivoire, l’or et l’argent, ont été considérés comme ayant une valeur intrinsèque. A la fin du Haut Moyen Age, les premiers objets élevés aux titres de « trésors » furent des bronzes du IXe siècle – pots à une anse, chandeliers tripodes s’inspirant de prototype en argent, originaire de Syrie ou d’Iran, dont des exemples se trouvent en Espagne, en Sicile et même en Allemagne du sud. En Espagne, par exemple, deux chandeliers tripodes surmontés d’un haut picot sur lequel se fixait la lampe à huile[14] présentent des similitudes avec des chandeliers provenant de fouilles opérées à Damas, à Lampsaque et à Hama conservés aux Etats-Unis, et d’autres, en bronze, trouvés dans divers sites égyptiens.

A l’inverse, des sources historiques font mention de la découverte par Musa ibn Nusayr, lors de la conquête musulmane de la péninsule ibérique, de la fameuse « Table de Salomon » qu’il envoya au Proche-Orient. Il s’agit là d’une coutume habituelle aux premiers temps de l’expansion musulmane : l’envoi à la Mecque ou au trésor du calife d’une pièce prestigieuse prise dans le trésor d’une ville nouvellement conquise, symbole de la victoire des Arabes[15]. En fonctions des circonstances historiques ou autres, les trésors ne sont pas toujours parvenus à leurs destinataires, et même ont changé de mains. C’est ainsi que beaucoup d’œuvres particulièrement luxueuses originaires d’Orient, destinées à la cour des califes omeyyades ou des princes musulmans d’al-Andalus, se retrouvèrent plus tard dans les trésors d’églises européennes. C’est le cas par exemple des cristaux de roches, œuvres prestigieuses qui firent la gloire de l’Egypte fatimide de la fin du Xe siècle, milieu du XIe siècle et se retrouvèrent dans la péninsule Ibérique, telles les pièces d’échec des Avellanes en Catalogne et de Lugo[16], mais aussi en France, ou l’abbé Suger offrit à l’abbaye de Saint Denis une splendide aiguière[17], en Allemagne et encore en Italie, en particulier à Venise. Là, à côté d’objets en verre, figurent plusieurs pièces de formes diverses, bien souvent richement remontées par des orfèvres occidentaux[18].

Certains trésors, cachés dans des lieux secrets par leurs propriétaires persuadés de venir les reprendre à la fin de guerres ou de troubles politiques, firent plus tard l’objet de trouvailles fortuites. Citons par exemple ceux de Charilla et de Lorea, composés de bijoux d’or et d’argents sans doute mis à l’abri à l’époque de la fitna au XIe siècle en Espagne[19], et de Césarée (Xe-XIe siècles) en Palestine[20].

Pour rester en péninsule Ibérique, il convient de mentionner un autre matériau particulièrement précieux qui connut un sort semblable à celui du cristal de roche : l’ivoire d’éléphant La politique conciliante du calife ‘Abd al-Rahmân III avec le Maroc favorisa la reprise des contacts avec l’Afrique et de l’approvisionnement en ivoire, interrompu depuis des siècles. Les ivoiriers des ateliers royaux de Cordoue et de Madînat al-Zahrâ’ confectionnèrent, pour le calife et ses proches, puis pour les Mérinides, de magnifiques coffrets à couvercles plats ou talutés et des pyxides, à décors végétal, animalier et figuratif profondément sculptés. Tous, ou presque, mentionnent, dans un bandeau ceinturant la base du couvercle, outre des formules de vœux, le nom du dédicataire, parfois celui de l’artiste et une date[21]. Après la chute du califat, certains ivoiriers perpétuèrent leur art à Cuenca qui dépendait du taïfa de Tolède, mais dans un style différent. La plupart de ses objets sont maintenant conservés dans les musées et les trésors d’abbayes et d’églises, ou certains furent même restaurés avec des plaques émaillées[22]. La mode du travail de l’ivoire gagna la Sicile, où, à côté d’objets sculptés, comme des olifants, se rencontrent de nombreux coffrets à décor peint, puis, au XIIe-XIIIe siècle, travaillés sur la technique de l’intarsia. Certaines des réalisations de l’époque nasride de Grenade, en particulier les boîtes entièrement ajourées, ne sont pas sans évoquer celles de l’époque mamluke en Egypte.

Curieusement, les ivoires d’époque fatimide, au demeurant magnifiques, ne figurent pas dans les trésors. Est-ce parce qu’il s’agit surtout de plaques à décor essentiellement aulique, qui probablement ornaient des meubles, des coffrets mais aussi participaient au décor de grandes portes en bois des mosquées et des couvents coptes, et non des boîtes pouvant servir de réceptacles à caractère religieux ?

En Occident comme en Orient, les textiles furent très recherchés par les propriétaires de trésors. Dès leur conquête de la Péninsule ibérique, les Arabes, entre autres nombreuses choses, y importèrent la sériciculture. Très rapidement se développèrent des ateliers de tissages de soieries façonnées, qui perdurèrent même après la reconquête chrétienne et dont la renommée se répandit très vite hors des frontières. Dès le Xe siècle, les inventaires des Papes mentionnent l’importation de soieries d’al-Andalus. L’importance de cette industrie de soierie locale explique sans doute la relative absence de tissus importés d’Orient, exception faite peut-être, de l’étoffe persane de la cathédrale de Burgo de Osura. Toutefois, la technique de la tapisserie, spécialité des Coptes d’Egypte, parvint, en dépit des rivalités entre les Omeyyades d’Espagne et les Fatimides, jusqu’en al-Andalus. Plusieurs morceaux en fine tapisserie de soies polychromes et de fils d’or en témoignent, parmi lesquelles celles à décor de zones enfermant des paons[23], le tirâz  au nom d’al Hisham II[24]ou celui de San Esteban de Gormaz. Fabriqués dans l’atelier califal de tiraz de Cordoue, le magnifique tissu de Oña qui passe au milieu du Xe siècle aux mains des chrétiens, comme la grande soierie bleue nuit brodée de médaillons enfermant des cavaliers, des sphinx et des aigles, sans doute produite pour al-Mansur, et se trouve maintenant dans le trésor de la cathédrale d’Autun sous la dénomination de « Saint suaire de Lazare d’Autun »[25]. Il en est de même au XIIe-XIIIe siècle pour les splendides productions à décor souvent monumental, lointain écho des soieries persanes, telle la « Chape du roi Robert »[26] du trésor de Saint-Sernin de Toulouse, sans parler des textiles de différentes techniques portant parfois des inscriptions arabes, dans lesquels furent ensevelis les princes chrétiens espagnols.

A partir du XIIe siècle, al-Andalus commença à exporter vers les pays méditerranéens et même aussi vers ceux du nord de l’Europe des objets de fabrication locale, comme des soieries d’Alméria, les céramique réalisées selon la technique de la « cuerda seca » et surtout, les fameuses céramiques lustrées de Malaga, que l’on retrouve jusqu’en Irak. Lustrée elle aussi, la production de Manisès (près de Valence), œuvres d’artisans musulmans passés sous domination chrétienne à partir du XIIIe siècle, faisait concurrence à celle de Malaga et se retrouve dans tous les pays de la Méditerranée et même de la mer Noire, comme en témoignent les récentes découvertes faites en Crimée mais aussi à Bagdad, où elles faisaient figure de trésors « exotiques ».

Enfin, nous pouvons évoquer les trésors d’Orient, sur lesquels nous sommes relativement renseignés[27] : celui du calife de Bagdad, dont les ambassadeurs de l’empereur byzantin en 917 ont laissé un rapport émerveillé ; celui des Fatimides, dispersé en 1056, en raison de la désastreuse situation économique du pays, et leur fabuleuse bibliothèques incendiée en 1171 ; et, bien sur, celui des Ottomans, immense et très diversifié, répartit aux XVIe et XVIIe siècle dans plusieurs parties de Topkapi Saray[28] à Istanbul.

J. Z.-S.

En Europe occidentale

Trésors princiers, trésors d’Eglise

L'accumulation d'objets précieux (ou considérés comme tels) par des personnages occupant, dans la hiérarchie sociale, un rang élevé, est un phénomène largement répandu dans toutes les civilisations. Il est cependant parfois difficile de le cerner avec précision, sauf dans les cas où les usages funéraires impliquaient que ces richesses soient ensevelies, au moins en partie, avec le corps de leur possesseur ou bien lorsque des inventaires, établis pour des raisons diverses, fournissent au moins la liste et parfois la description des objets constituant le « trésor » d'un grand personnage.

Les ornements découverts, en 1654, dans le tombeau de Childéric roi des Francs (+481) permettent de se faire une idée de ce qu'était le trésor d'un souverain barbare même si, comme il est vraisemblable, seule une faible partie des objets précieux en sa possession furent déposés dans sa tombe. On ne possède malheureusement pas d'équivalent pour les royaumes issus des Invasions et établis dans des zones proches de la Méditerranée (Vandales, Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes et Lombards), même si quelques objets ont été rattachés arbitrairement à des sépultures princières (par exemple la pseudo « cuirasse de Théodoric », en fait un fragment de chanfrein de cheval très richement orné). Mais avec l'abandon progressif, à partir du VIIe siècle, des rites de la « sépulture vêtue », sans doute sous l'influence du christianisme (l'âme du défunt n'avait plus besoin, pour survivre dans l'au-­delà, ni des objets dont il avait usé durant sa vie, ni d'ornements à caractère prophylactique), les enseignements que l'on peut tirer de l'archéologie funéraire se font de plus en plus rares et incertains, c'est vers les sources écrites, narratives principalement, exceptionnellement juridiques (on connaît quelques testaments mentionnant des objets précieux) qu'il faut se tourner pour tenter de connaître la nature et l'importance des trésors princiers, ou même simplement laïcs, durant le Haut Moyen Age. L'étude de quelques objets antiques, principalement des gemmes ou des ivoires, met cependant en évidence le fait que les princes barbares avaient recueilli au moins des épaves des collections aristocratiques constituées durant l'Antiquité tardive. Il n'est pas certain cependant que ces trésors aient rassemblé un très grand nombre de pièces ; les textes carolingiens semblent laisser entendre que c'est seulement après la prise du « ring » des Avars, en 799, que Charlemagne eut à sa disposition un trésor véritablement important.

En fait pour un prince et, sans doute bien davantage encore, pour un souverain, la constitution d'un trésor assume une double fonction : il est le signe de son prestige et il est en même temps une réserve monétaire. Les insignes du pouvoir (couronne et sceptre) se doivent d'être en matériaux précieux ou du moins d'en avoir l'apparence ; mais les objets qui entourent le roi et que l'on exhibe en certaines circonstances solennelles, sont aussi le signe de sa puissance et de sa richesse ; ils peuvent aussi servir de gage à un emprunt, faire l'objet de cadeaux politiques ou diplomatiques, entrer dans la constitution d'une dot, et être de ce fait transférés d'un trésor à un autre : on admet ainsi que, lors du mariage de la princesse Théophano avec l'empereur Otton II, en 973, un certain nombre d'objets précieux du trésor impérial byzantin vinrent grossir celui des empereurs ottoniens. Mais en cas de besoin (guerres, paiement d'une rançon) les objets précieux pouvaient être démontés et le métal précieux qu'ils pouvaient contenir transformé en monnaie. L'attitude de Louis d'Anjou (r. 1339-1384) faisant fondre, avec une partie de son trésor, les tables d'or émaillé que venait d'achever pour lui Maître orfèvre Guzmin, afin de financer sa politique italienne et ses tentatives de conquête du royaume de Naples, montre bien le caractère utilitaire des trésors princiers.

Mais c'est précisément au cours du XIVe siècle (même si le phénomène est sans doute antérieur), grâce en particulier aux renseignements contenus dans les inventaires de Charles V, roi de France et de ses frères Louis d'Anjou et Jean de Berry que l'on peut constater que le « trésor princier » peut être aussi une véritable collection au sens moderne du terme. A côté des œuvres spécialement exécutées pour leur possesseur ou qui lui ont été offertes, on note, dans ces inventaires, la présence, non seulement de pièces très anciennes, tels des camées antiques, toujours très admirés, mais aussi d'objets hérités ou, plus souvent encore, rachetés lors du décès de certains personnages importants de la famille royale dont ils portaient les armoiries ; réalisés plusieurs décennies auparavant, ils auraient donc pu paraître « démodés » mais leur présence dans ces trésors, et principalement dans celui de Charles V témoignent d'un intérêt pour des pièces « historiques » et probablement aussi d'une certaine admiration pour leur beauté. Charles V et Jean de Berry avaient leurs « fournisseurs » qui leur proposaient en particulier des gemmes antiques et byzantines. Ce n'est sans doute pas un hasard si ces princes furent aussi des amateurs passionnés de livres enluminés, parfois vieux de plusieurs siècles. Bien entendu ces extraordinaires rassemblements de pièces somptueuses n'ont pas survécu aux troubles qui ont marqué la fin de la Guerre de Cent-Ans et seules les descriptions, heureusement assez précises, contenues dans les inventaires, permettent d'en imaginer l'apparence.

Au cours du XVe siècle la notion de « collection princière » semble l'emporter sur celle de « trésor princier » ; le cas de l'ensemble constitué à Florence par Laurent le Magnifique (r. 1448-1492) est, de ce point de vue, très significatif : les matériaux précieux y sont certes très abondants, mais le choix des pièces a manifestement été fait sur la base de critères esthétiques, et non pas en fonction de leur seule valeur monétaire. Même si les risques de destruction par envoi à la fonte de tous les objets métalliques, y compris les bronzes et même les tapisseries si elles contenaient des fils d'or, est un danger qui a toujours pesé sur les trésors réunis par les princes, la part croissante des œuvres « non fongibles » en particulier les marbres, les ivoires, les gemmes, les « raretés » venues de pays lointains, les peintures et les dessins, marque un changement significatif de mentalité. Le prestige du prince est lié à la possession de chefs d'œuvre de l'art même si l'exercice de sa puissance ne peut se passer du métal indispensable pour battre monnaie.

Les trésors ecclésiastiques ne jouent ce rôle de réserve monétaire qu'en cas d'extrême nécessité : famines, spoliations par le pouvoir temporel, sommes à payer pour obtenir la levée d'un siège ou la libération de prisonniers. L'origine de ces « trésors d'église » est double ; d'une part, dans la liturgie chrétienne, la célébration du culte exige un minimum de matériel : un calice dont la coupe doit être revêtue d'or, métal inaltérable qui ne peut souiller le sang du Christ, une patène, des vases pour le vin et l'eau ; par ailleurs, même s'il ne s'agit pas d'une obligation, les livres liturgiques peuvent être pourvus d'une reliure précieuse. Dès la « paix de l'Eglise » (313), le culte divin s'entoura souvent d'un faste de plus en plus marqué, en accord avec l'ampleur de certaines réalisations architecturales : célébrations plus longues, développement de la musique liturgique, luxe du décor (permanent ou éphémère) et des objets utilisés. Le « trésor de Monza », enrichi par les dons de la reine Théodelinde (+ 628), permet d'imaginer la richesse des objets rassemblés dans les grands sanctuaires et parfois de mieux comprendre les mentions contenues dans le Liber pontificalis qui fournit de nombreux renseignements sur les trésors des basiliques romaines durant le Haut Moyen Age. Offrir des objets précieux à une église était considéré comme un acte louable et agréable à Dieu, mettre la main sur ces richesses comme un crime particulièrement abominable. La générosité des donateurs ne se limitait pas aux objets absolument nécessaires au culte mentionnés plus haut : il pouvait s'étendre au luminaire (chandeliers et « couronnes de lumière »), au décor de l'autel (tissus, emploi de matériau rares comme le marbre, revêtements métalliques précieux) et de son entourage (tentures, « images »). Il faut peut-être mentionner tout particulièrement les couronnes votives suspendues dans le sanctuaire : parmi celles découvertes à Guarrazar non loin de Tolède, l'une portait, sous forme de lettres suspendues en pendentifs, une inscription au nom du roi wisigoth Receswinthe (+ 672) et constitue un témoignage rarissime, à la fois pour l'histoire de l'orfèvrerie et pour l'étude des pratiques religieuses de cette période. Durant tout le Moyen Age, le souci de n'utiliser pour la célébration de la messe que de très beaux vases liturgiques et d'orner l'autel, se retrouve chez de nombreux prélats, évêques ou abbés car selon la formule de l'abbé Suger (1082-1152) qui avait enrichi le trésor de son abbaye de Saint-Denis d'admirables objets, les choses visibles conduisent l'âme vers les réalités invisibles.

Mais à côté de cette fonction à la fois liturgique et dévotionnelle, les trésors des églises remplissaient aussi un autre rôle, lié au développement du culte des reliques. A la différence des usages de la chrétienté orientale, l'église latine refusa longtemps la pratique du démembrement des « corps saints » ; ce furent donc principalement des « reliques indirectes » qui se répandirent en Occident : fragments de tissus ayant touché le tombeau des martyrs, huile provenant des lampes allumées devant ces mêmes tombeaux ou dans les grands sanctuaires de la Terre Sainte. Mais quelque soit leur nature, il fallait conserver et protéger ces reliques. D'où la multiplication des petites boîtes ou coffrets (capsella) ou des vases et ampoules (eulogies) dont les trésors de Monza et de Bobbio conservent des exemples remontant au VIIe siècle. Avec les nombreuses translations de « corps saints » qui marquent l'époque carolingienne et la pratique enfin admise du démembrement de ceux-ci, les reliquaires se multiplièrent, de taille et d'aspect variables, tantôt exposés en permanence sur les autels, tantôt dissimulés aux regards dans de véritables coffre-fort (voir par exemple la crypte de Saint-Aignan à Orléans) et présentés à la dévotion des fidèles lors de rares occasions (ostensions). Dans l'un et l'autre cas, reliques et donc reliquaires sont l'objet de pèlerinages. A la fin du Moyen Age un trésor d'église est souvent pour l'essentiel un trésor de reliques et donc de reliquaires, et la dévotion des riches fidèles s'attache le plus souvent soit à enrichir les reliquaires existants, soit à en faire confectionner de nouveaux. Les premières croisades d'abord, la prise de Constantinople en 1204 ensuite, avaient entraîné un apport massif de reliques d'origine orientale qui avaient été « enchâssées » dans des reliquaires en englobant parfois tout ou partie des anciens reliquaires byzantins. Le Trésor de Saint-Marc de Venise est incontestablement celui qui conserve le plus grand nombre d'objets provenant des dépouilles de Constantinople, il est cependant aussi riche en vases liturgiques et en icônes d'orfèvrerie qu'en reliquaires proprement dits. Les excès engendrés par le culte de ces reliques, très souvent fabuleuses ou supposées telles, jouèrent un rôle non négligeable dans les débuts de la Réforme protestante qui eut pour conséquence la destruction systématique de très nombreux trésors ecclésiastiques (y compris, lors de la prise de Rome en 1527, d'une bonne partie de ceux des basiliques romaines) ; l'appât du gain se conjuguait dans beaucoup de cas à une hostilité de principe tant à l'égard des reliques que du luxe liturgique.

Il serait cependant inexact de considérer que les trésors ecclésiastiques ne contenaient que des objets en matériaux précieux : l'or pur y était rare et, même lorsque les textes en font état, il ne s'agissait souvent que d'argent doré ; les pierres précieuses (au sens moderne du terme) y étaient sans doute moins nombreuses que les pierres fines et les imitations. Le soin apporté à l'exécution des objets, et donc leur valeur artistique, l'emportait souvent sur leur valeur intrinsèque ; à partir du XIIe siècle au moins, le développement des diverses techniques de l'émail sur cuivre permit à nombre d'églises ou à de monastères de constituer, à moindre coût, des ensembles assez remarquables tant pour le décor des autels et la protection des reliques que pour la célébration du culte. Les ateliers méridionaux, et en particulier ceux de Limoges, pouvaient ainsi fournir des châsses, grandes ou petites, des croix processionnelles, des plaques de reliures, des « colombes eucharistiques » et des pyxides pour la conservation des Saintes Espèces, des chandeliers et des insignes liturgiques (crosses, mors de chapes...).

Mais il serait tout aussi inexact d'opposer de façon radicale « trésors princiers » et « trésors d'église ». Dès le Haut moyen Age, des objets « païens » furent détournés pour servir aux besoins du culte : le cas le plus caractéristique est sans doute celui des diptyques consulaires en ivoire, utilisés pour consigner les listes des noms que le prêtre devait citer lors de la commémoration des défunts et parfois encore réutilisés ultérieurement comme plat de reliure ; des gemmes, à décor mythologique, comme la « Coupe des Ptolémées » au trésor de Saint-Denis furent aussi utilisées comme vases liturgiques. Mais, de leur côté, les princes conservaient dans leurs trésors un grand nombre de reliquaires, soit pour satisfaire au besoin de leur dévotion privée, soit parce que ces reliques fournissaient un prétexte honorable à la confection d'objets précieux, d'un art très raffiné, qui ne se différenciaient guère, par leur fonction, des « joyaux » profanes. Dans quelle catégorie doit-on classer le trésor de Boniface VIII (pape de 1294 à 1303) riche en ornements liturgiques mais aussi en très beaux objets d'orfèvrerie qui n'étaient sans doute pas prioritairement réservés au culte ; ou celui de Paul II (pape de 1464 à 1471) qui, humaniste plus qu'homme d'église, avait collectionné avec prédilection les camées et les médailles antiques. Par ailleurs, par le biais des donations, nombre d'objets provenant de laïcs ont pu entrer dans des trésors d'église : images saintes, reliquaires, mais aussi objets profanes offerts à Dieu (comme dans le cas du « Vase d'Aliénor « au trésor de Saint-Denis) à la Vierge ou aux saints. Ainsi peut-on voir, sur la statue reliquaire de sainte Foy à Conques, plusieurs bijoux (et en particulier des boucles d'oreilles) qui sont autant d'offrandes faites à la sainte martyre, et, à Lucques, une très somptueuse ceinture d'orfèvrerie fut placée, au XIVe siècle sur le corps de sainte Zita, c'est ainsi que les trésors de églises ont assuré la préservation de certains types d'ornements qui n'avaient, à l'origine, aucun caractère religieux. Par ailleurs la diversité des objets utilisés pour contenir des reliques est véritablement étonnante et à côté des châsses et autres réceptacles spécialement conçus pour cette usage, on rencontre toute sorte de coffrets (en particulier des coffrets d'ivoire vraisemblablement fabriqués en Sicile, à l'origine à usage « civil » si l'on en juge par leur décor peint), des vases (parmi lesquels des cristaux fatimides), des gemmes antiques et même comme, dans le trésor d'Angers, un olifant. Le cas le plus emblématique est peut-être celui d'un coffret conservé dans le trésor de la cathédrale de Vannes, dit parfois « coffret de mariage », exécuté sans doute en Catalogne à la fin du XIIe siècle et orné de peinture aux sujets très profanes, et qui, à une date inconnue mais antérieure au XVIIe siècle, fut converti en reliquaire. A la lecture des inventaires de certains anciens trésor d'église, on a un peu le sentiment que ceux-ci recevaient parfois en dépôt des objets sans signification religieuse parce qu'ils étaient beaux et rares ou même simplement curieux, annonçant par là les « cabinets de curiosités » qui se multiplièrent à partir de la Renaissance.

J. -R. G.

NOTE


[1] K. Smyrlis, La Fortune des grands monastères byzantins (fin du Xe-milieu du XIVe siècle), Centre de recherche d’histoire et civilisation de Byzance, Monographies 21, Paris, 2006, p. 99-104

[2] P. Hetherington, « Byzantine and Russian Enamels in the Treasury of Hagia Sophia in the Late 14th Century », Byzantinische Zeitschrift 93, 2000, p. 133-137

[3] M. F. Hendy, Studies in the Byzantine Monetary Economy c. 300-1450, Cambridge, 1985, p. 228-232 ; A. Glabinas, He epi Alexiou Komnenou (1081-1118) peri hieron skeuon, keimelion kai hagion eikonon eris, Thessalonique, 1972

[4] P. Hetherington, « A Purchase of Byzantine Relics and Reliquaries in Fourteenth-Century Venice », Arte Veneta 37, 1983, p. 9-30

[5] N. Oikonomides, « The Holy Icon as an Asset », Dumbarton Oaks Papers 45, 1991, p. 35-44

[6] Patmos. Les trésors du monastère, éd. A. D. Kominis, Athènes, 1988 ; Sinai. Treasures of the Monastery, éd. K. A. Manafis, Athènes, 1990 ; Treasures of Mount Athos, éd. A. A. Karakatsanis, Catalogue d’exposition, Thessalonique, 1997

[7] J. Durand, « Innovations gothiques dans l’orfèvrerie byzantine sous les Paléologues », Dumbarton Oaks Papers 58, 2004, p. 338-341

[8] Il Tesoro di San Marco. Il Tesoro e il Museo, sous la dir. de H.R. Hahnloser, Florence, 1971 ; Le trésor de Saint-Marc de Venise, Catalogue d’exposition, Galeries nationales du Grand Palais, Milan, 1984

[9] H. A. Klein, « Eastern Objects and Western Desires: Relics and Reliquaries between Byzantium and the West », Dumbarton Oaks Papers 58, 2004, p. 283-314 ; id., Die Heiltümer von Venedig – Die ‘Byzantinischen’ Reliquien der Stadt, dans Quarta Crociata. Venezia, Bisanzio, Imperio latino, Vol. II, sous la dir. de G. Ortalli, G. Ravegnani et P. Schreiner, Venise, 2006, 789-812

[10] R. Cassanelli, « Pillage d’objets d’art : le trésor de la basilique Saint-Marc, de Byzance à Venise », dans La Méditerranée des Croisades, sous la dir. de R. Cassanelli, Milan et Paris, 2000, p. 219-235

[11] Le trésor de la Sainte-Chapelle, Catalogue d’exposition, musée du Louvre, éd. J. Durand, Paris, 2001

[12] Il existe dès le début du IXe siècle en Orient toute une littérature des merveilles, constituées surtout d’anecdotes évoquant des histoires fabuleuses, des êtres étranges rencontrés par les commerçants et les marins voyageant jusqu’en Chine et en Asie du sud-est. A partir du XIIe siècle les cosmographes développèrent beaucoup se genre littéraire. Le plus connu est Zakariyya ibn Muhammad ibn Mahmûol al-Qazwîni (vers 1203-1283), savant d’origine arabe installé en Iran à Qazwin dont l’ouvrage ‘Ajâ’ib al-Makhlûlat les merveilles des choses créés, connut, jusqu’à des périodes récentes, de nombreuses versions illustrées et inspira le décor d’objets comme des céramiques. Cf. cat. exp., « L’étrange et le merveilleux en terre d’Islam », Paris, 2001, p. 34-63.

[13] Encore de nos jours, le titre de «  trésor national » est donné, au Japon par exemple à de grands personnages comme certains acteurs.

[14] Musée de Tolède et Institut de Valencia de Don Juan.

[15] La première illustration de cette coutume  est représentée symboliquement par le décor de mosaïques à fond d’or du premier tambour et du premier « déambulatoire » de la Coupole du Rocher à Jérusalem (691) : les bijoux de toutes sortes qui se détachent en mosaïque de nacre au milieu des décors végétaux sont en fait ceux portés par les souverains des pays vaincus.

[16] Voir aussi ceux du musée de Lleida (Dioceva i Comarcal, inv. 1473).

[17] Paris, Musée du Louvre, Département des objets d’Art.

[18] Cf. cat. exp. « Le trésor de Saint-Marc de Venise », Paris, 1984, p 207-225.

[19] Par exemple : ceinture ou diadème du trésor de Charilla, Xe siècle, Museo Provincial de Jaen, inv. 2789 ; boucle d’oreilles, début du XIe siècle, Victoria and Alberts Museum, Londres, 1447-1870, 1447a-1870 ; nombreux éléments divers, fin Xe-début XIe siècle, Baltimore, The Walkers Art Gallery, 57.1596, cf. cat. exp. « Al-Andalus », New York, 1992, p. 220-223.

[20] Découvert en 1963. Sans doute la jarre en céramique qui le contenait fut-elle enterrée au moment de l’attaque de la ville par les Croisés en 1101, The Israel Antiquities Authority, n0 60-834 à 60-859.

[21] Cf. l’imposant ouvrage, très érudit de E. Kühnel, Die islamichen Elfenbeiskulpturen, VIII-XIII, Jahrundert, Berlin, 1971.

[22] Par exemple, le coffret fait à Cuenca en 1026 par Muhammad ibn Zayan, qui provient du Monastère de Santo Domingo de Silos. Les plaques de cuivres dorés à décors d’émaux champlevés ont été réalisées entre 1140 et 1150 (Museo de Burgos, inv. 198).

[23] Madrid, Instituto Valencia de Don Juan, 2071. Cf. Al-Andalus, 1992, op. cit., p. 224-225.

[24] 976-1013. Madrid, Real Academia de la Historia, 292. Cf. Al-Andalus, 1992, op. cit., p. 225-226.

[25] Autun, trésor de la cathédrale, 2 petits morceaux sont conservés à Lyon, musée historique des tissus, inv. 27.600, et à Paris, Musée national du Moyen Age, CLd1865.

[26] Chasuble, 1ère moitié du XIIe siècle, Toulouse, Basilique Saint-Sernin, cf. Al-Andalus, 1992, op. cit., p. 318-319.

[27] Book of Gifts and Rarities, (Kitab al-Hadaya wa al-Tuhaf), translated and annotated by Ghada al-Hijjawî al-Qaddŭmî, Harvard University Press, Cambridge, Mass.

[28] Par exemple, Marthe Bernus Taylor, Le Trésor, dans, cat. exp. « Topkapi à Versailles », Versailles, 1999, p. 266-273.