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La guerre

En Islam

L’islam ne permet pas la guerre entre les musulmans. La seule guerre légale est la guerre sainte (jihâd) contre les infidèles. Son objectif est religieux, il s’agit d’imposer la loi sacrée, la charia ; aussi toute guerre doit-elle être précédée d’une proposition d’embrasser l’islam. Naturellement, la guerre peut aussi être menée pour défendre la communauté des croyants contre une agression extérieure. L’état normal des relations avec les pays non musulmans est la guerre, c’est pourquoi les musulmans divisent la terre entre les territoires de l’Islam (dâr al-islâm) et les territoires de la guerre (dâr al-harb), qui s’opposent. Ainsi, lorsque la guerre oppose deux princes musulmans ou lorsqu’une guerre civile éclate dans un Etat musulman, les juristes de chaque parti la légalisent en considérant l’ennemi comme un faux musulman ou un apostat. Cet état de guerre ne peut légalement être suspendu que par des trêves décennales.

Juridiquement, cette guerre est considérée par les juristes comme un devoir collectif de l’ensemble de la communauté. Elle doit donc être proclamée par le calife, et l’effort de guerre doit être soutenu par tous les musulmans (au combat, ou par la fiscalité). Le calife doit lui-même mener l’armée ou se faire représenter par un général. Hârûn al-Rashîd, image du calife idéal, conduisait ainsi le jihâd une année sur deux (et faisait le pèlerinage l’autre année).

La guerre légale a donc pour but la propagation ou la défense de l’islam. Les ennemis vaincus peuvent être tués ou réduits à l’esclavage s’ils ne se sont pas rendus par traité. Les païens n’ont pas d’autre choix que la conversion à l’islam, alors que les « gens du Livre » (chrétiens, juifs, zoroastriens) peuvent se soumettre en conservant leur religion. Le vainqueur leur impose alors le statut de « dhimmî », qui les assujettit à plusieurs mesures discriminatoires, et surtout au paiement d’un impôt de capitation, la jizya. La victoire offre au vainqueur un butin en monnaies, biens, terres et esclaves, qui est réparti entre les guerriers après que le cinquième ait été donné au souverain. Le butin est soit un tribut défini par un traité avec le vaincu, soit issu du pillage du camp ou de la ville soumis.

Cette conception juridique de la guerre repose sur plusieurs versets du Coran et la vie du prophète. Muhammad a en effet mené lui-même la guerre sainte contre les Mecquois polythéistes. Ses successeurs, les califes, ont poursuivi le jihâd contre les tribus polythéistes d’Arabie, puis hors d’Arabie, principalement contre les empires byzantin et sassanide. La guerre fut ainsi le principal moteur de la grande expansion islamique du premier siècle de l’Hégire. Elle fut aussi le ferment de l’unité de la première communauté musulmane en unifiant sous la bannière de l’islam des tribus arabes divisées, contre des ennemis communs et étrangers. Dès cette période, des razzias, excursions saisonnières en territoire non musulman, ont été largement pratiquées afin d’accumuler du butin et de trouver des esclaves.

Lors des premières conquêtes, l’armée était composée d’hommes libres arabes appelés muhâjirûn ou ansâr, et hiérarchisés en fonction de l’ancienneté de leur conversion à l’islam. Puis s’y ajoutèrent des régiments de convertis, les mawâlî, qui peu à peu furent organisés ethniquement. Les califes abbassides, à partir de 750, créèrent progressivement une armée professionnelle composée d’Arabes et mawâlî khurassaniens, puis d’esclaves et d’affranchis turcs, ou secondairement d’autres ethnies – quant aux dynasties maghrébines, elles employaient nombre de Berbères de statut libre. Ce système se diffusa continuellement par le biais du phénomène mamelouk : des esclaves étaient achetés et formés par les émirs et les sultans pour devenir soldats. Sous le sultanat mamelouk, ces esclaves affranchis étaient les détenteurs du pouvoir politique, et le sultan était désigné parmi eux. Les Ottomans alignèrent de même, à côté d’une cavalerie turque, des régiments d’élite d’esclaves soldats, les janissaires. Ces derniers avaient la particularité d’être dotés d’armes à feu, ce qui, avec le développement d’une artillerie de campagne, donna une supériorité militaire écrasante à l’armée ottomane, et lui permit de soumettre le sultanat mamelouk puis la plupart des Etats musulmans méditerranéens. Le recrutement d’armées nouvelles fut aussi nourri par la propagande religieuse des sermonnaires et juristes, intensifiée face aux croisés et aux Mongols aux XIIe et XIIIe siècles, qui incitait à la guerre sainte des combattants récemment convertis tels que les Turcs en Orient ou les Almoravides en Occident.

Précocement, les pratiques guerrières s’enrichirent des traditions militaires byzantines et sassanides pour se complexifier et donner lieu à une véritable science militaire et poliorcétique. L’armée se divisait en différents corps, en général cinq divisions (une avant-garde, une arrière-garde, deux ailes et un centre qui est le principal corps d’armée) auxquelles s’ajoutaient des corps francs. L’armée était précédée par des éclaireurs et était suivie du bagage, c’est-à-dire de tous les biens, armes, victuailles, animaux et civils nécessaires ou utiles à la campagne. Selon les traités d’art militaire (qui fleurissent à partir de la fin du XIIe siècle), l’armée en ordre de bataille s’organisait sur trois rangs, le premier se constituant des archers et arbalétriers, le deuxième des fantassins, le troisième de la cavalerie lourde, la cavalerie légère étant réservée aux corps francs. Quant à la bataille elle-même, elle consistait principalement en une série de charges de cavalerie destinées à briser les lignes adverses. Les archers et fantassins devaient, eux, briser la charge ennemie. La bataille se divisait donc en autant de batailles qu’il y a de divisions, si bien que par exemple l’aile gauche pouvait vaincre l’aile droite adverse quand l’aile droite succombait aux charges ennemies. La tactique de l’embuscade et du harcèlement (al-karr wa-l-farr) était par ailleurs fréquemment pratiquée, en particulier par les armées de cavaliers semi-nomades. Outre la guerre de campagne, l’art militaire développa la guerre de siège par la multiplication des forteresses et citadelles et l’usage de machines de guerre multiples, telles que les tours de siège, les catapultes, et à partir du XIVe siècle les canons.

Il faut y ajouter le développement de la marine de guerre, reprenant dès les premières conquêtes l’héritage byzantin, si bien que des raids maritimes furent menés dès 649 et 655 (bataille des Mâts), et se multiplièrent sous les Omeyyades, pour donner aux Aghlabides (IXe siècle) la domination sur la Méditerranée occidentale et aux Fatimides (Xe-XIIe siècle) la domination sur la Méditerranée orientale. A partir de la fin du Xe siècle, les Byzantins, puis les cités marchandes italiennes reprirent l’offensive navale. Dès lors, les différentes dynasties musulmanes délaissèrent peu à peu la marine de guerre, à l’exception des Ottomans à partir du XIVe siècle. Sous ces derniers, le développement d’une flotte puissante fut constant, malgré la bataille de Lépante (1571), jusqu’au XVIIIe siècle, quand la flotte ottomane fut définitivement déclassée techniquement par les marines européennes.

Si les principes juridiques de la guerre furent rapidement fixés, les pratiques guerrières évoluèrent sur terre comme sur mer, en fonction des héritages antiques ainsi que des confrontations aux envahisseurs. A partir de la fin du Moyen Age, seul le sultanat ottoman maintint ses prétentions universalistes – fondées sur le prosélytisme guerrier du jihâd. Il s’en donna les moyens militaires, qui lui permirent d’étendre son empire sur le monde méditerranéen oriental et méridional.

C. O.

Bibliographie

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