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Carreau représentant Barhâm Gûr et Azadeh

  • Titre / dénomination : Carreau représentant Barhâm Gûr et Azadeh
  • Lieu de production : Turquie, rive sud-ouest du lac de Beyshehir, Palais de Kubâdâbâd
  • Date / période : 1236
  • Matériaux et techniques : Céramique à pâte siliceuse ( ?) ; décor haftrang
  • Ville de conservation : Konya
  • Lieu de conservation : Musée Koyunoglu

Ce carreau carré provient du décor du palais de Kubâdâbâd, résidence d’été du sultan seljukide d’Anatolie ‘Alâ al-Dîn Kay-Qubâdh (r. 1220-1236). Le sujet figuré se détache sur un fond turquoise meublé de tiges bleues à motifs foliés. Le roi sassanide Bahrâm Gûr est représenté sur sa monture, vêtu d’une longue tunique rouge ornée de motifs végétaux en réserve et de tirâz aux manches. Il est coiffé d’un sharbush turc. Bandant son arc, il s’apprête à tirer une flèche. Derrière lui, portant une tunique beige à manches évasées et coiffée d’une couronne, se tient sa favorite Azadeh, tenant une harpe. La scène fait référence à un épisode tiré du Livre des Rois (Shâhnâmeh), l’épopée nationale iranienne rédigée vers l’an mille par le poète Ferdowsi (v. 940-1020), dans lequel le roi va, à la demande de sa capricieuse compagne, transformer avec ses flèches une gazelle mâle en femelle et inversement, puis saisir d’une seule flèche l’oreille et la patte d’une troisième. L’histoire de Bahrâm Gûr et Azadeh fut reprise dans la seconde moitié du XIIe siècle par le poète Nizami dans son Khamse[1].

La forme de la pièce indique qu’elle provenait probablement d’un bandeau encadrant un panneau de carreaux hexagonaux ou cruciformes et étoilés, selon un agencement courant dans les édifices anatoliens. Les ruines du palais du sultan à Konya ont livré des carreaux réalisés selon la même technique[2]. Celle-ci, appelée haftrang (« sept couleurs » en persan), est originaire de Chine (époque Song, Xe siècle), a été adoptée en Iran seljukide vers 1170[3] et évolua avec la conquête mongole de l’Iran à partir de 1220[4]. Luxueuse, elle resta semble-t-il circonscrite au domaine des productions de luxe, en Iran et comme ici en Anatolie. La pièce est cuite en deux temps. La première cuisson, à 900-950°C, permet de fixer sur la glaçure opacifiée, ici turquoise et trésaillée, les couleurs résistantes (bleu, vert, brun). Un second passage au four à basse température (moins de 600°C) à l’abri des flammes directes permet la fixation de coloris plus délicats (rose, rehauts dorés). Ce décor de « petit-feu » très élaboré techniquement fut redécouvert en Europe au XVIIIe siècle.

Les carreaux anatoliens sont de moindre qualité que leurs rares équivalents iraniens ; ils ont probablement été réalisés par des artisans locaux. Le style adopté pour la figuration des personnages se retrouve sur les productions d’Iran seljukide[5] : visage rond nimbé[6], traits menus et yeux étirés. Le palais de Kubâdâbâd a livré des décors en stuc où les mêmes visages nimbés apparaissent.

La référence aux épisodes du Shâhnâmeh est répandue dans l’art islamique et ce type de pièce offre un intérêt particulier : il reflète dans une certaine mesure l’art du livre illustré d’alors, dont on a fort peu d’exemples[7]. Le thème de Bahrâm Gûr et Azadeh, déjà traité en Iran sassanide (224-651) dans les arts décoratifs[8] et dans le décor architectural[9], est fréquent dans les arts islamiques. On peut l’observer sur des pièces haftrang iraniennes[10]. Il dépasse les frontières de l’Iran : la célèbre aiguière « Blacas »[11] en alliage cuivreux produite en Jézireh (Mossoul) ayyubide porte sur sa panse la figuration du même épisode. Il apparaît aussi dans l’art du livre iranien qui prit son essor dès l’époque il-khanide (1256-1353) et se développa largement sous les successeurs de cette dynastie mongole[12]. La faveur dont il jouit s’explique probablement par le fait que cet épisode de la littérature épique iranienne s’accorde parfaitement à la thématique des plaisirs princiers, un des sujets favoris des arts islamiques.

NOTE

[1] Nizami, célèbre poète originaire d’Azerbaidjan (1141-1209), fut un maître du style poétique Mesnavi. Le Khamse rassemble ses cinq ouvrages écrits en persan : Makhzan al-Asrar (Le trésor des Mystères), Khusraw et Shîrîn, Laylâ et Majnûn, Haft Paykar (Les sept beautés) et Iskandar nâmeh (Livre d’Alexandre).

[2] Ensemble de quinze carreaux fragmentaires, 1ère 1/2 du XIIIes., Konya, musée de la madrasa Karatay, inv. 602, 603, 711, 600, 650, 993, 648, 714, 611, 604, 784, 785, 610, 719, 720).

[3] Abu’l Qâsim, originaire de Kashan, auteur d’un célèbre traité d’art de la céramique en 1301, y fait référence.

[4] En Iran il-khanide, la gamme chromatique et les motifs changent, la production prend le vocable de lajvardina.

[5] Coupe au cavalier fauconnier, Iran, déb. XIIIes., Paris, musée du Louvre, MAO 440.

[6] Ce visage rond est souvent comparé dans la poésie iranienne à la pleine lune (« lune de la quatorzième nuit »).

[7] La mort du père de Warqa, Warqa et Gulshah de Ayyuqi, illustrateur Abd al-Mumin al-Khuwayi, Turquie, Konya, vers 1250, Istanbul, Topkapi Sarayi Müzesi.

[8] Plat en argent représentant Bahrâm Gûr et Azadeh, Iran, VIIes., St Petersbourg, Musée de l’Hermitage.

[9] Panneau en stuc figurant Bahrâm Gûr et Azadeh provenant du palais de Shal Tarkham 'Ishqabad, Iran.

[10] Bol, Iran, fin XIIe-déb. XIIIes., New York, The Metropolitan Museum of Art, inv. 57-36-14. 

[11] Aiguière « Blacas », signée Shujâ’ ibn Mana al-Mawsilî, Mossoul, 1232, Londres, British Museum, inv. 1866 12-29 61.

[12]  Bahrâm Gûr et Azadeh, Shâhnâmeh à fond rouge, Iran, Shiraz, années 1330, rédigé par le scribe Husayn ibn ‘Alî al-Husayn al-Bâkhmani, Istanbul, Bibliothèque du Topkapi Sarayi Müzesi.

BIBLIOGRAPHIE DE L'OBJET

BIBLIOGRAHIE DE REFERENCE

Ferdowsi, Le Livre des Rois, trad. Jules Mohl, Sindbad, 1979.

Oney, G., « Kubadabad ceramics », in Colloquies on Art and Acheology in Asia n°4 : the Art of Iran and Anatolia from the 11th to the 13th Century AD, 25-28/06/1973, London University, p. 68-85. .

Porter, V., Islamic Tiles, Londres, British Museum Press, 1995, p. 32-62.

Konya et le règne des Seldjoukides, (cat. exp., Amiens, musée de Picardie, 1999), Amiens, Éditions du musée de Picardie, 1999, p. 23-30.

L’étrange et le merveilleux en terres d’Islam, (cat. exp., Paris, musée du Louvre, 2000), Paris, RMN, 2000, p. 176-191.



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