À la fin du VIe siècle lors des invasions lombardes, les îles de la Lagune servent d’ultime terre d’accueil aux habitants des côtes et se peuplent pour la première fois. Le sel en est la principale richesse, mais bientôt le territoire est placé sous l’autorité de l’exarque de Ravenne, et tire avantage de sa position géographique entre Constantinople et l’Europe de l’Ouest pour développer une activité commerciale. La place sert de relais byzantin vers l’Occident et exporte les soieries, les épices et les métaux précieux, tandis que les esclaves, le sel et le bois sont envoyés vers Constantinople et le Levant musulman.
Paoluccio Anafesto (r. 697-717) est le premier doge de Venise : il marque les débuts de la République oligarchique. Le doge (du latin dux, chef, duc) est élu à vie par le Grand Conseil rassemblant les représentants des grandes familles de Venise. Au début du IXe siècle, le doge s’installe sur le Rialto, l’ancienne Venise. La ville devient une Ville-État qui s’étend en comptoirsn à l’image des autres grands ports de la Péninsule : Gênes, Pise et Amalfi, les « Repubbliche Marinera ».
L’emplacement de Venise en Méditerranée est d’une importance primordiale dans son histoire et dans la construction de son identité. Que retient ce carrefour de l’Europe et du Proche-Orient des influences qui le traversent ? Quel est son rôle en Méditerranée ?
Les fondations du pouvoir (IXe-XIe siècles)
Les relations qu’entretient Constantinople avec Venise offrent à cette dernière une ouverture commerciale sur la mer Adriatique. Elle s’émancipe cependant en 828, sous le règne du doge Giustiniano Participazio (r. 827-829). Les reliques de Saint Marc l’Évangéliste sont rapportées d’une église copte d’Alexandrie et Saint Marc et son lion deviennent les patrons de la cité, remplaçant le Saint Théodore byzantin. Le doge entreprend les travaux de la Chapelle palatine qui recevra les reliques, la basilique Saint Marc, l’église de l’État. Un incendie détruit la basilique originelle qui est rebâtie à partir de 1063 et consacrée en 1094.
Si le monument et ses décors ont été sans cesse agrandis et travaillés jusqu’au XIXe siècle, la première phase du chantier (Xe-XIe siècles) illustre combien Venise est au cœur des relations inter-méditerranéennes. L’architecture est conçue sur le modèle de l’église des Saints Apôtres de Constantinople, avec un plan en croix grecque et cinq coupoles en couverture. Les mosaïques sur fond d’or sont inspirées des techniques, de l’iconographie et du style des décors de Constantinople et de Ravenne. Elles empruntent également de nouveaux modes de représentations à l’art roman d’Europe occidentale. Les artisans qui œuvrent à Saint Marc sont des maîtres vénitiens, toscans et lombards portant et diffusant les savoir-faire.
Par le symbole de Saint Marc, Venise montre qu’elle est l’égale de Constantinople en dignité. Elle est tournée du côté latin et non plus grec, tout en se positionnant en rivale de Rome et de Saint Pierre. C’est une déclaration d’indépendance religieuse et politique.
En s’identifiant comme la nouvelle Alexandrie, Venise stimule les échanges commerciaux, diplomatiques et culturels avec la Méditerranée du Sud et de l’Est. Elle s’impose comme le point de départ du pèlerinage en Terre Sainte, le « pivot » entre l’Europe et le Proche-Orient.
La Sérénissime (XIe-XIIIe siècles)
La chute de l’Empire chrétien d’Orient sera le couronnement de Venise, la Sérénissime. Grâce au démembrement de l’Empire byzantin lors de la quatrième Croisade (1202-1204), Venise étend son territoire aux îles grecques et à une partie de Constantinople, et enrichit son patrimoine mobilier de façon considérable. Avec les quatre chevaux de bronze issus d’un quadrige antique[1], un butin byzantin d’importance symbolique est rapporté de l’ancienne capitale impériale et placé sur la façade de Saint Marc. Le trésor de Saint Marc reçoit une grande quantité de chef-d’œuvre. Aux nombreuses œuvres byzantines s’ajoutent des pièces islamiques et notamment fatimides d’Égypte et de Syrie (969-1171), sans doute acquises lors d’échanges diplomatiques. L’aiguière en cristal de roche au nom d’Al-‘Azîz (r. 975-996) et qui porte un décor de félins en est un exemple probant. Collectés davantage comme des trophées de guerre, les objets islamiques du trésor de Saint Marc constituent néanmoins le départ d’un intérêt pour cet art.
Venise prospère sur la mer et peu sur terre – à cause des poussées barbares −, exploitant ainsi l’immense potentiel du commerce avec le Levant. C’est ainsi la seule ville européenne à entretenir des échanges diplomatiques et commerciaux réguliers avec les Mamluks (1250-1517) d’Égypte et de Syrie. Elle connaît et apprécie les usages, la religion, la philosophie, la science, la technologie et les arts musulmans. Au XIIIe siècle, l’industrie du verre se développe dans la lagune. Devenus un commerce lucratif, les différents ateliers se regroupent à Murano afin de bénéficier du contrôle et du support du gouvernement. Les artistes musulmans ont été à l’avant-garde de l’art du verre durant plusieurs siècles : il semble évident que les artistes vénitiens ont reçu l’héritage de ce savoir à leur contact.
Venise domine alors la Méditerranée orientale. Le marchand vénitien Marco Polo de retour en 1295 de son grand voyage, ouvre les voies du commerce de l’Asie à l’Europe et constitue le symbolique point d’acmé de la Sérénissime.
Entre déclin politique et apogée artistique (XIVe-XVIIIe siècles)
Au XIVe siècle, les marchands vénitiens sont présents dans toute la Méditerranée, en Afrique du Nord, au Levant, à Chypre, en mer Noire et remontent même les côtes jusqu’en Flandres. La flotte militaire et commerciale vénitienne est très importante et la supériorité technique des galères, empruntées aux Byzantins, assure une autorité certaine à la cité des doges.
Cependant, la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492) et le passage du Cap de Bonne-Espérance par Vasco de Gama (1498) ouvrent d’autres voies commerciales et maritimes. La France, l’Espagne et la Hollande deviennent des concurrents bien plus puissants que Venise. Le duché de Milan, les États de l’Église, le royaume de Naples, la République de Florence et Venise entrent en conflits dans un jeu de pouvoir. La guerre de Chioggia (1378-1381) et les Guerres d’Italie (1494) se terminent par une victoire franco-vénitienne à Marignan en 1515.
Dans l’Est méditerranéen, l’Empire ottoman (1281-1924) conquiert un à un les territoires de Venise. Les forces chrétiennes de la Péninsule s’allient lors de la bataille de Lépante (Grèce) en 1571 et réussissent à contenir les attaques turques, mais Venise perd Chypre dans le conflit. Néanmoins, les relations entre Venise et les Turcs n’ont pas été que guerrières, elles ont également nourri d’intenses échanges commerciaux, culturels et artistiques.
Les influences culturelles extrêmement riches dont a pu se nourrir Venise portent son art à maturité. Pour leurs commandes d’envergure, les doges font désormais appel aux artistes vénitiens. La dernière phase de la réalisation de la Pala d’Oro est commandée en 1343-1345 par le doge Andrea Dandolo (r. 1343-1354) à deux orfèvres vénitiens. De même, les travaux du palais sont réalisés en grande partie par des peintres et décorateurs vénitiens sous le règne de Francesco Foscari (r. 1423-1457).
Venise reste un lieu de passage des artistes de renom et, à la fin du XVe et au XVIe siècle, l’art s’enrichit des virtuoses florentins et siciliens (Antonello da Messine). À l’inverse, les meilleurs artistes vénitiens sont envoyés dans les cours étrangères, telle celle de Mehmet II, dont Gentile Bellini peint le portrait en 1479 à Istanbul. Au fil des siècles, Venise a su créer un art original, témoignage d’une culture entre Orient et Occident.
Si les très grands noms se succèdent ensuite à Venise − Giorgione, Le Titien, Véronèse, Tintoret, Tiepolo, Canova…− et que la ville devient une des capitales du Grand Tour au XVIIIe siècle, le déclin politique est inéluctable et les échanges diminuent peu à peu. Venise est prise par Napoléon Bonaparte en 1797 lors de sa campagne d’Italie. Il emporte comme un symbole les fameux chevaux de bronze antiques pris à Constantinople et installés sur la façade de Saint Marc, pour les placer à Paris au jardin des Tuileries, au sommet de l’Arc du carrousel.
E. D. -P.
Collectif, Moyen Age : Chrétienté et Islam, Paris, Flammarion, 1996.
Crouzet-Pavan, E., Venise triomphante : les horizons d’un mythe, Paris, Albin Michel, 1999.
Venise et l’Orient, 828-1797, (cat. exp., Paris, Institut du monde arabe, 2006), Paris, Institut du monde arabe/Gallimard, 2006.
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