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Les Hauteville

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Des Hauteville à la fin du règne de Frédéric II en Sicile

On considère souvent la domination des Hauteville en Sicile (la conquête débute dans les années 1060 et la dynastie dure jusqu’en 1194) et le règne de Frédéric II (r. 1220 - 1250) comme un tout. Il est vrai que la population sicilienne est alors profondément, sinon majoritairement, islamisée et arabisée. A partir des années 1220, toutefois, Frédéric II lutte contre les Arabo-musulmans qui s’opposent à son autorité et les fait déporter à Lucera (Pouille). Son règne se solde donc, au moins du point de vue des relations entre la population musulmane insulaire et le souverain, par une évolution nette.

On peut distinguer plusieurs phases dans l’histoire de la Sicile des XIIe - XIIIe siècles, qui se reflètent dans les réalisations architecturales et artistiques des Hauteville et des Souabes.

Du comté au royaume

Robert Guiscard, duc de Calabre à partir de 1057, débute la conquête de la Sicile en 1061 aux côtés de son frère Roger, futur comte de Sicile. Robert meurt en 1085 et Noto, dernière ville qui résiste en Sicile, tombe en 1091.

A la mort du comte Roger en 1101, son épouse Adélaïde assure la régence et transfère la capitale de Mileto (Calabre) à Messine. Au cours de la décennie qui suit, Palerme devient à son tour la capitale. Les Hauteville s’installent donc dans l’ex-capitale islamique, une ville profondément islamisée, dont ils vont faire le cadre de la mise en scène de leur pouvoir.

A partir de 1127, le comte Roger entreprend de conquérir l’Italie méridionale (il contrôle alors la Calabre et la Sicile) et en 1130 il se fait proclamer roi de Sicile et reconnaître par le pape schismatique Anaclet II.

L’architecture et les arts sont, durant cette période, caractérisés par l’intégration d’éléments considérés comme « byzantins », « islamiques », ou originaires de l’Europe du Nord, qui donnent naissance à un langage propre à la Sicile du XIIe siècle.

Avant 1130, les principales réalisations architecturales concernent des édifices religieux et ont lieu dans le cadre du rétablissement des structures ecclésiastiques et de la fondation de monastères.

Entre 1130 et 1154, date de la mort de Roger II, ce dernier développe une politique digne du roi savant que tout souverain se doit d’être à ses yeux. Mécène ouvert aux différents éléments qui composent alors la koiné artistique et savante méditerranéenne, il promeut un certain nombre de réalisations. La célèbre Chapelle de Palerme lui est ainsi due, et en particulier, son plafond palatinepeint ; il est à l’origine de la construction de la cathédrale de Cefalù dont le plafond est également décoré d’éléments mêlés, en partie islamiques. Roger est aussi le commanditaire de la Géographie d’al-Idrîsî, un ouvrage unique à son époque. Plus largement, refondant l’administration de la Sicile et de la Calabre, il fait appel à des fonctionnaires arabophones, et développe un cérémonial et une vie de cour qui mêlent éléments d’origines byzantine et islamique. Cette politique générale vise un public plus large que celui de la cour sicilienne et de la population insulaire, d’autant qu’à partir des années 1120 et jusqu’en 1160, la dynastie contrôle un certain nombre de villes côtières de l’Ifrîqiya et du Maghreb central (Jerba, Mahdia, Sfax, Tripoli, Bône, etc.).

Un certain nombre de grands suivent l’exemple du souverain, tel le principal conseiller de Roger, Georges d’Antioche, commanditaire de l’église de la Martorana.

Guillaume « le mauvais » et Guillaume « le Bon »

Le règne de Guillaume Ier, le « Mauvais », est aussi bref (r. 1154 - 1166) que tumultueux : sous son règne, Palerme perd tout contrôle sur les côtes africaines et les révoltes se succèdent, liées à la volonté de l’aristocratie latine de prendre plus de part au gouvernement, aux dépens des serviteurs de la monarchie d’origine arabo-musulmane et de statut servile.

Si la villégiature de la Favara et son vivier, situés à proximité de Palerme, au Sud-est de la ville, semblent avoir été élaborés sous Roger II, ils sont utilisés par son fils. Il est également le commanditaire d’un autre lieu de villégiature, la Zisa, localisée au Sud Ouest de la capitale. La Conque d’Or, nom qui désigne la plaine qui entoure Palerme, entre la mer et les premiers reliefs au sud de la capitale, zone horticole, donne ainsi également à voir la splendeur des Hauteville.

Guillaume Ier meurt, en 1166, laissant un fils, Guillaume, qui n’est pas en âge de régner. Sa mère, Marguerite, assure la régence jusqu’en 1171. Le règne de Guillaume II, le « Bon », bénéficie d’une paix interne qui autorise une politique extérieure relativement active. Il meurt en 1189, sans héritier, et débute alors une période de forte instabilité.

Guillaume II mène une politique proche de celle Roger II, même si la latinisation de l’île se poursuit. Il reçoit des savants arabophones à sa cour  (al-Idrîsî, Ibn Jubayr, des poètes qui le célèbrent en arabe). Guillaume II fait également construire des monuments : la Cuba de Palerme, pavillon entouré de verdure, localisé au sein du Genoard (Jannat al-ard : « le paradis terrestre ») au sud du quartier palatial ; la cathédrale de Monreale, qui sanctionne la naissance d’un nouvel évêché en bordure d’une zone fortement arabisée à quelques kilomètres de Palerme, va devenir l’église de référence du souverain. Tous ces édifices utilisent le langage « siculo-normand » évoqué plus haut.

Ces deux règnes voient se développer un mouvement de traduction, soutenue par les souverains, mais surtout du grec vers le latin.

La fin des Hauteville et le règne de Frédéric II

La succession de Guillaume II n’est pas aisée et Constance, sa tante, fille posthume de Roger II et épouse du futur empereur Henri VI, que le défunt souverain avait désignée ne parvient pas à s’imposer. Tancrède de Lecce, bâtard d’un fils de Roger II, accède au pouvoir en 1190. Son règne, qui ne dure que quatre ans, est mouvementé : il fait face à la fois à une révolte musulmane en Sicile et à Henri VI. Son fils, le jeune Guillaume III lui succède en 1194, mais l’empereur Henri VI l’emporte sur lui et l’expédie en Allemagne.

Toutefois, Henri VI meurt en 1197 et Constance en 1198, laissant leur fils, le futur Frédéric II, sous la protection du pape Innocent III. Entre cette date et la majorité de Frédéric en 1208, révoltes musulmanes et affrontements entre partisans et opposants de l’empereur se multiplient en Sicile. Elu empereur en 1212, Frédéric II regagne l’Italie en 1220. Il se lance dans une guerre de vingt-cinq ans contre les rebelles musulmans de Sicile et une partie d’entre eux est déportée à Lucera.

Cette politique, qui prolonge bien plus celle des Hauteville, partisans d’une souveraineté forte, qu’on a bien voulu le dire, a été souvent opposée à l’intérêt intellectuel de l’empereur pour la production des savants arabo-musulmans, mais tous deux participent, sans se contredire, de la définition impériale et universelle du pouvoir que défend Frédéric II.

En Sicile, Frédéric II est surtout connu pour ses constructions militaires (Castel Maniace à Syracuse, Castell’Ursino à Catane ou château d’Augusta, ville qu’il fonde) ; en outre, il y bâtit peu, en particulier à Palerme, où il réside rarement. Cette architecture, tout en se situant au point d’aboutissement d’une série de perfectionnements auxquels les apports de l’Orient latin ne sont pas étrangers, ne propose plus la synthèse propre à l’époque précédente. La présence de serviteurs d’origine arabo-musulmane à la cour devient anecdotique. L’empereur s’entoure de savants qui traduisent des œuvres de l’arabe (Michel Scot, Théodore d’Antioche), mais non de savants arabo-musulmans qu’il consulte, toutefois, par l’intermédiaire de lettres envoyées aux princes musulmans.

A. N.