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Aiguière à iconographie chrétienne et islamique

  • Titre / dénomination : Aiguière à iconographie chrétienne et islamique
  • Auteur : Inconnu
  • Lieu de production : Syrie ou Irak du Nord
  • Date / période : Première moitié du XIIIe siècle
  • Matériaux et techniques : Alliage cuivreux martelé, repoussé, décor incrusté d'argent, de cuivre rouge et de pâte noire ; réincrusté au XIXe siècle
  • Dimensions : H. 46 cm
  • Ville de conservation : Paris
  • Lieu de conservation : Musée du Louvre, département des Arts de l' Islam, dépôt des Arts décoratifs
  • Numéro d'inventaire : 4413
  • Mention obligatoire, acquisition, don, legs, dépôt : Acquisition par les Arts décoratifs. Vente Albert Goupil, 1888
  • Inscription :

    Sur le bec verseur : « Gloire durable et bonne fortune » (« al ‘izzu al-dâ’imu wa-l iqbâl ») ; sur le col : « Gloire durable, bonne fortune ascendante, prospérité perpétuelle », (« al-‘izzu al-dâ’imu wal-iqbâl al-zâ’id wa-l-dawla al-bâqiyya»).

L’aiguière piriforme présente un haut col scandé par trois anneaux et un couvercle légèrement bombé, munie d’une anse courbe et d’un bec verseur tubulaire, droit et bagué. Son écriture décorative, les motifs en T imbriqués et les petits quadrilobes qui ornent la panse rappellent la manière d’al-Dhakî, dinandier de Mossoul[1]. Les formules votives sont nombreuses, sur le bec et le col ; celles à sa base et sur la panse n’ont pu être déchiffrées.

En regard de ces formules conventionnelles, le décor frappe par son caractère hybride. Il juxtapose à des thèmes princiers, la plupart inspirés du Shâh Nâme, une iconographie chrétienne assez austère. Dans les quatre médaillons polylobés qui rythment la partie inférieure de l’aiguière figurent Bahrâm Gûr et Azadeh, un cavalier fauconier, Rustâm, deux hommes s’affrontant sur le palanquin d’un éléphant. Autour, de petits quadrilobes abritent des personnages de cour ; dans la partie supérieure de la panse des sujets chrétiens sont traités dans un style hiératique. On y voit la Vierge portant Jésus, entourée d’anges et d’apôtres. Sur une échelle plus réduite, des personnages, vêtus à la manière des chrétiens d’Orient, animent les dix lobes qui entourent la base du col.

Dans le Proche-Orient arabe, les métaux au décor incrusté se développent sous les Ayyûbides (1174-1260), production luxueuse destinée aux Sultans et dignitaires. Cette technique, qui fait du métal un nouvel espace pictural, succède à celle du bronze coulé et gravé fâtimide. Elle ne se manifeste qu’assez tard chez les Ayyûbides[2], dans des centres de productions  répartis entre l’Iraq du Nord et la Syrie : Mossoul, dans la Jezireh, puis Damas et Alep ; Le Caire sans doute un peu plus tard.  Il en est tout autrement en Iran oriental, où la technique du bronze incrusté a été utilisée dès le XIIe siècle, notamment à Hérat[3]. Son adoption en territoire ayyûbide est peut être due à l'étude attentive d'ouvrages khorassaniens arrivés par voie de commerce, ou à l'intervention de bronziers iraniens chassés par les invasions mongoles.

Une étape importante dans cette migration vers l’Ouest est sans aucun doute Mossoul[4]. Ses bronziers, selon le géographe Ibn Sa’id, sont appelés en Syrie, en Egypte, en Anatolie et en Iran. La nisba « al-Mawsilî » (de Mossoul), figure sur plusieurs métaux incrusté, comme sur la fameuse aiguière du duc de Blacas[5] et sur un chandelier daté de 1249, orné de scènes chrétiennes[6].

Quant à la rencontre des images courtoises et chrétiennes, elle n’a rien d’exceptionnelle. Comme les verres émaillés, les bronzes ayyûbides accueillent volontiers des thèmes chrétiens et, par là, reflètent la diversité des communautés religieuses vivant au Proche-Orient[7].

Cette cohabitation des cultures, ainsi traduite dans les arts, est caractéristique du monde musulman de la Méditerranée. Par la richesse de leur figuration, certaines pièces, comme la gourde de la Freer Gallery of Art de Washington, nous restituent la sensibilité du christianisme proche-oriental au moment des croisades. Or, ces images, proches des illustrations des manuscrits syriaques, sont des images sereines, des "bonnes nouvelles", dans le sens même du mot Evangile (« bishâra »). Elles rappellent les épisodes heureux de l'histoire du Christ, en évitant de retracer sa Passion[8]. On a ainsi l’Epiphanie, la Présentation au Temple, le Baptême, les Noces de Cana, l’Entrée à Jérusalem. A travers cette iconographie sereine se perçoit le besoin, commun à tous, de protection divine et de félicité.

NOTE

[1] Comme sur un superbe bassin inscrit au nom du sultan ayyûbide al-‘Adil,  (Louvre, Département des Arts de l’Islam, OA 5991).

[2] Pas avant, semble t-il, le règne d’al-Kâmil, (1218-1238).

[3] Un célèbre ouvrage « herati », le seau «Bobrinski» du musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg), entièrement incrusté de lamelles d’argent et de cuivre rouge, fait apparaître dans son décor les noms du commanditaire, du dinandier, du graveur et la date de 1163.

[4] La ville connaît sous le gouvernorat du zenguide Badr al-Dîn Lu’lu’ (1210-1259), une longue période de prospérité qui sera profitable à la dinanderie de luxe.

[5] Signée par Shuja’ ibn Man’a et datée de 1232 (British Museum). 

[6] Signé de Dâwud ibn Salâmah (Louvre, dépôt des Arts Décoratifs). 

[7] On connaît environ dix-huit métaux ornés de scènes chrétiennes, témoins de l’enjeu politique que représentaient ces communautées au moment des croisades. Le plateau du Musée du Louvre (MAO 360), ou le bassin « d’Arenberg » de la Freer Gallery or Art (Washington), sont dédiés au Sultan d’Egypte al-Salîh Najm al-Dîn Ayyûb (1239-1249). D’autres pièces, ont pu être destinées au grand commerce, ou aux états francs et à leurs princes. Lors de la sixième croisade (1228-1229), al-Kâmil fit parvenir de nombreux présents à l’empereur Frédéric II. Il faut également songer, à la fin du règne des Ayyûbides, aux ambassades adressées aux seigneurs mongols dont les épouses étaient nestoriennes.

[8] L’Islam n’admet pas la réalité de la crucifixion de Jésus.

BIBLIOGRAHIE DE REFERENCE

Storm Rice, D., « The brasses of Badr al-Din Lu’lu’ », in Bulletin of the School of Oriental and African Studies 14, 1952, p. 564-78.

Storm Rice, D., « Studies in Islamic Metalwork I-IV », in Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 1952-1958, p. 14, 15, 17, 20, 21.

Storm Rice, D., « Inlaid Brasses from the Workshop of Ahmad al-Dhakî al-Mawsilî », in Ars Orientalis, 1957, p. 283-326.

Arts de l’Islam, des origines à 1700, cat. expo. Orangerie des Tuileries, Paris 1971, p. 107, n° 158.

Baer, E., Metalwork in Medieval Islamic Art, New York, 1983.

Baer, E., Ayyubid Metalwork with Christian Images, Leyde, 1989, p. 16-17.

Ward, R., Islamic Metalwork, London, 1993, p. 71-93.

L’Orient de Saladin, l’art des Ayyubides, Institut du monde arabe, Paris, 2002, p. 117, n° 100.



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