L’olifant du Bargello présente un décor organisé longitudinalement en bandeaux étroits qui occupent la plus grande partie de la surface de l’objet. À l’intérieur de chacun, se pressent en file serrée six ou sept animaux, quadrupèdes et volatiles. Cette partie centrale est délimitée par deux rubans d’or plissé, cernés de rinceaux feuillus, et où ont été fixés des anneaux permettant la suspension de l’olifant. Ces parties métalliques, postérieures à l’objet[1], ont été montées sur des bandeaux lisses conçus pour accueillir des plaques, de métal ou autre. Un bandeau plus large, meublé de six médaillons liés les uns aux autres et enfermant chacun un animal dont la patte arrière gauche déborde sur le cadre, orne la partie supérieure de l’objet. Celle-ci, surlignée d’un bandeau lisse, comporte de petits trous qui permettaient sans doute de fixer un cerclage métallique[2]. Le même décor se répète à la base, mais avec trois animaux seulement.
Les animaux, représentés de profil, certains regardant en arrière, se détachent sur un fond lisse. De petites incisions représentent pelage et plumage et un point au centre de leurs yeux ronds figure leurs pupilles. Certaines éléments internes du dessin ont été approfondis grâce à un trépan.
La préciosité du matériau importé de l’Afrique orientale, riche en symboles, leur taille importante (0,50-0,70 m de long ; 5-13 cm[3]. diam. max.), leur morphologie qui suggère leur utilisation comme instrument de musique ou de rappel et leur décoration de grande qualité font des olifants des objets de prestige, utilisés probablement au cours de cérémonies particulières
La mention de l’olifan[4] dans la Chanson de Roland, qui lui donna le statut d’une relique sacrée[5], en a fait dans l’Occident latin un symbole de la guerre contre l’infidèle musulman. Ceci pourrait expliquer la production importante d’olifants entre le XIe et le XIIIe[6]. siècle, au moment des Croisades. À la fin du Moyen Âge, ils sont souvent donnés aux trésors des églises, surtout pour servir de reliquaires
Soixante-quinze olifants environ sont conservés dans les musées, trésors d’églises et collections privées. En l’absence d’élément épigraphique, les chercheurs se sont appuyés sur leurs décors pour les caractériser et les dater. Reconnus comme « orientaux » au XIXe siècle, les olifants ont été classés à partir du début du siècle suivant[7]. Après les études de von Falke[8], ce sont surtout les intuitions de E. Kühnel[9] qui ont emporté l’adhésion des critiques modernes qui, si l’on excepte la proposition vénitienne de D.M. Ebitz[10], convergent pour attribuer une trentaine d’olifants - appelés « sarrazins » par Kühnel -, dont celui du Bargello, à l’Italie méridionale ou à la Sicile des XIe-XIIe siècles[11]. Un autre groupe d’olifants « byzantins » est généralement attribué à l’Italie méridionale du XIe siècle. Une dizaine d’autres sont considérés comme « européens » et provenant de l’autre côté des Alpes ; les exemplaires restants comme des pièces uniques.
Plus récemment, A. Shalem, en s’appuyant sur des pièces inédites et des sources documentaires et iconographiques abondantes, a proposé une nouvelle classification des olifants « sarrazins » en trois groupes distinctes. L’olifant du Bargello est rangé avec onze autres dans le groupe I[12] (auquel sont associés quelques coffrets[13] et un étui[14]), dans lequel prévalent des éléments qui rappellent des bois égyptiens fatimides (XIe siècle) par les techniques utilisées et le bestiaire réel ou fantastique, et coptes (Xe siècle) par les figures plus rares de cavaliers et de chasseurs. La production de ce groupe est datée des XIe-XIIe siècles et associée à plus d’une région. Considérée comme emblématique d’un « style fatimide international » complexe, largement répandu dans l’ensemble de la Méditerranée au XIe siècle, elle est attribuée à un mécénat normand.
[1] Toutes les plaques métalliques pour la suspension que l’on connaît sont probablement postérieures à la fabrication des olifants et on peut supposer que les premiers matériaux utilisés étaient périssables (cuir, tissu).
[2] Il s’agirait d’un anneau métallique suivant le bord comme sur les olifants du Victoria and Albert Museum de Londres (7953-1862), du trésor de la cathédrale de Aachen (s.n.) et du musée du Louvre (OA 152). De tels trous figurent sur les olifants de Baltimore (71.294) et de Brunswick (MA.107).
[3] Sur leurs fonctions et leurs significations dans l’Occident latin, cf. Shalem 2004, chap. VI, p. 80-106 ; pour l’usage cérémoniel des instruments à corne, y compris en ivoire, dans le monde islamique, cf. ibid., p. 54-60 et 106.
[4] Ce vocable, dérivation vulgaire du latin elephantus (ivoire ou éléphant), pourrait venir de l’arabe. Cf. Bellamy, J., « Arabic names in the Chanson de Roland: Saracen Gods, Frankish swords, Roland’s horse and the Olifant », in Journal of the American Oriental Society, 107, 1987, p. 275-276.
[5] La tradition veut qu’après la mort du héros, l’olifant, récupéré par Charlemagne, ait été déposé sur l’autel de l’église Saint Seurin à Bordeaux.
[6] Pour d’autres explications quant à la localisation des olifants dans les églises, cf . Shalem, A. 2004, p. 117-124 où est rappelée la valeur de ces objets de luxe, utilisés comme de coûteux reliquaires, mais aussi comme un symbole de transmission et de propriété de la terre, surtout en contexte normand, et qui apparaissent comme des mirabilia en raison de l’exotisme de l’éléphant.
[7] Dalton, O. M., A paper on Medieval Objects in the Borradaile Collection, in « Proceeengs of the Society of Antiquaries of London », 26, 1913, p. 8-12 ; Longhurst, M., Catalogue of Carving in Ivory, Londres, 1927, I.
[8] Von Falke (1929, 1930) identifia, sur une base technique et stylistique, quatre groupes correspondant à quatre aires géographiques : Égypte fatimide, Italie qui imitait cette production, Europe (France et Allemagne) seulement influencée par l’art islamique, et enfin Byzance.
[9] Kühnel 1959, p. 33-50 et Kühnel 1971, p. 6-19.
[10] Ebitz, D. M., « Fatimid Style and Byzantine Model in a Venetian Ivory Carving Workshop », in Goss, V.P. ; Bornstein, C.V. (éds), The Meeting of two Worlds. Cultural Exchange between East and West during the Period of the Crusades, Kalamazoo : 1986, p. 309-329.
[11] Salerne ou Amalfi, mais aussi Pouille ou Sicile.
[12] La liste des autres olifants du groupe I est dans Shalem 2004, p. 63. Le groupe II, composé de 8 olifants, attribués à l’Égypte fatimide des Xe-XIe siècles et le groupe III, avec trois pièces attribuées à la Sicile normande, (XIIe s.) sont décrits dans ibid., p. 64-67.
[13] Il s’agit de coffrets en ivoire relativement grands, rectangulaires et avec un couvercle tronco-pyramidal, comme celui du Museum für islamische Kunst de Berlin (inv. K3101).
[14] New York, The Metropolitan Museum of Art (inv. 17.190.236), avec une inscription latine «TAVR.FI.MANS» sur les petits côtés.
Shalem A., The Oliphant. Islamic Objects in Historical Context, Leyde-Boston, 2004, p. 43, 63, 111, fig. 30.
Curatola G., Scarcia G., Le arti nell'Islam, Rome, 1990, p. 262, f. 113.
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