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Portrait du sultan Mehmet II

  • Titre / dénomination : Portrait du sultan Mehmet II
  • Auteur : Gentile Bellini
  • Lieu de production : Istanbul, Turquie
  • Date / période : 25 novembre 1480
  • Matériaux et techniques : Huile sur toile
  • Dimensions : H. 65 cm ; l. 52 cm
  • Ville de conservation : Londres
  • Lieu de conservation : The National Gallery, Layard Bequest, 1916
  • Numéro d'inventaire : NG 3099
  • Inscription :

    « Victor Orbis » ; « 25 novembre 1480 »

Gentile Bellini[1], peintre officiel de la Seigneurie à Venise, réalisa ce portrait pendant son séjour à la cour ottomane de 1479 à 1481. L’œuvre jouit à juste titre d’une grande célébrité. Elle reflète la nature et les modalités des relations diplomatiques entre la cité italienne et l’empire ottoman à la fin du XVe siècle, en même temps que le climat cosmopolite qui régnait à la cour de Mehmet II (1451-1481), féru de culture occidentale.

Le sultan est présenté en buste à l’intérieur d’une arcature reposant sur un soubassement de marbre couvert d’une étoffe luxueuse. Richement vêtu, il se détache sur un arrière-plan sombre, sous une arcade très décorée. La composition est rigoureuse. La profondeur est créée par l’architecture peinte du premier plan, selon un dispositif hérité des stèles romaines antiques et de la peinture flamande du XVe siècle[2]. Deux groupes de trois couronnes, repris des médailles en bronze dessinées par Bellini pour Mehmet II[3] quelques années plus tôt, occupent les angles supérieurs de la toile, symboles de l’étendue du pouvoir ottoman surla Grèce, l’Asie et Trébizonde. L’arc et les piliers sont décorés de motifs du répertoire du quattrocento vénitien, présents dans le décor architectural et dans la peinture de la fin du XVe siècle. L’étoffe brodée et incrustée de joyaux où figure une couronne reflète le goût alors très développé pour les riches textiles, à Venise comme chez les Ottomans. Elle introduit dans le tableau une grande préciosité, renforcée par la finesse des dorures décorant l’arcade. C’est un véritable écrin pour la représentation.

La position en buste de trois-quarts confère une réelle vitalité à ce portrait d’un homme âgé, dont on annonçait alors déjà la fin du règne à la cour ottomane[4]. Ce choix est une innovation dans la carrière de Bellini : ses modèles étaient auparavant peints de profil dans une position hiératique héritée de l’art de la médaille[5]. Un soin tout particulier a été apporté au rendu des textures du vêtement et du turban. Leur douceur et leur velouté contraste avec les lignes fines, presque acérées, du contour du visage émacié, barbu et moustachu, au nez aquilin et aux fins sourcils. Le portrait propose un véritable rendu psychologique, reflet de l’âme d’un personnage âgé au regard et aux traits encore empreints de vivacité, celui-là même qui avait fait plier Constantinople en 1453, comme le rappelle l’inscription Victor orbis : « conquérant du monde ».

Ce tableau connut une réelle postérité dans les représentations de Mehmet II en Italie[6], où l’oeuvre retourna probablement dès le XVIe siècle, peut-être vendue par son fils Bâyâzid II ; son influence est perceptible jusqu’à Nevers au XVIIe siècle[7].

On peut établir par ailleurs des rapprochements formels entre le visage du sultan tel qu’il est ici traité et d’autres portraits du même souverain, réalisés par des artistes turcs à la même époque[8], dont Nakkas Sinan Beg[9] et Nigari. Plus largement, c’est la peinture occidentale qui s’immisce dès lors dans l’art de la peinture turque : le cadrage resserré sera ainsi réutilisé dans le portrait de Barberousse réalisé par Nigari au milieu du XVIe siècle[10]. Une grande attention sera accordée au rendu des textures, et les visages seront empreints d’un certain réalisme. Ainsi est annoncé l’important essor que connut le genre du portrait au XVIe siècle sous les patronages de Soliman et Murâd III[11], bien qu’il soit à l’origine en contradiction avec les préceptes de l’islam. Cette vogue ne se limita pas à la Turquie ottomane : les souverains de l’Iran safavide et de l’Inde moghole furent également les sujets de nombreuses œuvres peintes.

NOTE

[1] L’artiste (1429-1507), appartenant à une illustre famille de peintres, est connu entre autre pour son activité de portraitiste officiel et de peintre des premières vedute (vues de villes), un genre qui fut très en vogue dans la peinture vénitienne du XVIIIe s. et chez certains artistes ottomans dès le XVIe s. (Matrakçi Nasuh).

[2] Dirck Bouts, Vierge à l’enfant dans une niche de pierre, Pays-Bas, 1465-1475, Paris, musée du Louvre, département des Peintures, inv. M.I.734.

[3] Médailles en  bronze coulées probablement par Bartolomeo Bellano, Istanbul, fin 1479 - début 1480, Londres, British Museum (inv. CM 1883.3-3.1) et Venise, Galleria G.Franchetti alla Ca’d’Oro (inv. ME 88).

[4] « En l’an 1480, les succès du Sultan iront en décroissant, et lui-même mourra bientôt », écrit Giovanni Nanni, un moine dominicain. In : Thuasne, L., Gentile Bellini et Sultan Mohammed II, p. 51.

[5] Cf. note n°3.

[6] Portrait de Mehmet II par un anonyme vénitien associé à Gentile Bellini, Venise, vers 1510, Singapour, collection Joli Quentin Kansil.

[7] Carreau à l’homme au turban (peut-être Soliman le Magnifique), faïence, Nevers, XVIIe s., Nevers, musée Frédéric Blandin.

[8] Portrait de Mehmet II le Conquérant, Turquie, Istanbul, vers 1479-1481, couleurs à l’eau et or sur papier, Istanbul, Bibliothèque du Topkapi Sarayi Müzesi, inv. H2153, f. 145v°.

[9] Mehmed II humant une rose, Istanbul, vers 1480, Istanbul, Bibliothèque du Topkapi Sarayi Müzesi, inv. H2153, fol. 10°r.

[10] Cf. le portrait de Barberousse par Nigari, Istanbul, Turquie, vers 1540-1545, Istanbul, Bibliothèque du Topkapi Sarayi Müzesi, inv. H.2134, fol. 9v° ou le portrait de Mehmet II par un anonyme turc, Istanbul, vers 1479-1481, Istanbul, Bibliothèque du Topkapi Sarayi Müzesi, inv. H. 2153, fol. 145v°.

[11] Murâd III fit réaliser par le poète Sayyid Loqmân et le peintre Osman les cycles de portraits dynastiques qui composent les différentes copies du Kytafetü’l-insaiye fi semâ’iü’l-osmaniye (« Physiognomonie humaine à propos du tempérament des Ottomans »).

BIBLIOGRAPHIE DE L'OBJET

Venise et l’Orient, 828-1797, (cat. exp., Paris, Institut du monde arabe, 2006), Paris, 2006, Institut du monde arabe, Gallimard, p. 68, cat. n°23.

BIBLIOGRAHIE DE REFERENCE

Venise et l’Orient, 828-1797, (cat. exp., Paris, Institut du monde arabe, 2006), Paris, 2006, Institut du monde arabe/Gallimard, p. 134, cat. n°116-117.

Thuasne, L., Gentile Bellini et Sultan Mohammed II, notes sur le séjour du peintre vénitien à Constantinople (1479-1480), Paris, 1888.



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