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Plafond de la chapelle Palatine de Palerme

  • Nom : Plafond de la chapelle Palatine de Palerme
  • Lieu : Palerme, Sicile, Italie
  • Date/période de construction : Environ 1140 – 1143
  • Matériaux de construction : Bois, assemblage en muqarnas
  • Décor architectural : Décor peint sur enduit de gypse
  • Destinataire/mandataire : Commanditaire Roger II de Sicile (r. 1130 – 1154)
  • Dimensions : L. 18,5 m ; l. env. 5 m
  • Inscriptions :

    - En kufique à hampes biseautés, certaines lettres en col de cygne, autour des étoiles : formules de vœux.

    - En latin, en lettres d'or sur fond bleu, sur la moulure raccordant le plafond au mur : mention de la restauration, en 1478, par le roi Jean d'Aragon, complétée par Ferdinand le Catholique

  • Restauration :

    Le plafond, dont plusieurs peintures ont été repeintes, a été récemment restauré

Roger II, couronné le jour de Noël 1130, s'intéressa personnellement à la réalisation de la chapelle de son palais, dont la charte de fondation, sur parchemin pourpre, indique la date du 28 avril 1140 pour sa consécration[1]. Couvrant la nef, dominant les mosaïques à fond d'or de style byzantin réinterprété, et dont les sujets sont placés selon un programme précis, le plafond à muqarnas, entièrement peint, placé en quelque sorte à la place d'honneur (hormis l'abside), frappe par son style différent et son décor figuratif étonnant, traité avec des dominantes rouge, bleu, noir, blanc sur fond or. Sa composition est ordonnée selon un arrangement de croix et d'étoiles imbriquées, très courant dans les revêtements muraux en céramique[2]. La rangée centrale comprend neuf croix ; elle est flanquée de deux rangées de dix étoiles. Sur les côtés, la présence des demi-croix ornées en leur centre d'une coupolette donne l'impression d'un motif continu. À l'intérieur des étoiles se détache une coupole en relief à huit nervures, inscrite dans un cadre étoilé cordé, cerné d'un bandeau épigraphié en kufique. Au centre des étoiles, se distingue un cartouche losangé en léger relief. Le tout est encadré d'une large zone de muqarnas, reliée aux murs par une grosse moulure.

Les peintures, seules survivantes à échelle monumentale d'une longue tradition, s'inscrivent comme autant de petits tableaux cernés d'un ruban perlé[3] dans les surfaces géométriques de formes diverses des muqarnas et du centre du plafond. C'est surtout dans le cadre que se trouvent les représentations les plus significatives parmi celles – plus de 750 – qui ornent le tout. Une étude très approfondie permettrait peut-être de conclure à une volonté de programme politique et liturgique, comme pour les mosaïques, mais elle reste à faire[4].  Beaucoup de motifs se répètent et, dans l'ensemble, il n'y a pas de direction particulière vers laquelle ils se tournent. On retrouve des thèmes bien connus du répertoire de l'art islamique, originaires de l'art antique et de l'Asie Centrale hellénisée, passés ensuite dans l'art byzantin omeyyade, abbasside, fatimide sans oublier l'art roman de l'Occident médiéval. Parmi eux, les animaux combattant (le dragon le plus souvent), les lions ou les aigles héraldiques, l'aigle emportant sur sa poitrine un prince[5], divers chasseurs, avec faucon et proies variées, l'un d'eux en portant une autour du cou[6], dromadaires et éléphants, parfois avec une dame dans un palanquin[7], chariots du soleil et de la lune[8], prince en trône, seul ou avec courtisans, buveurs, musiciens et musiciennes seuls ou de chaque côté d'un palmier[9], danseuses aux foulards[10], scènes de lutte[11], parfois entre un homme blanc et au autre noir, façade d'un palais et intérieur d'une chapelle, hommes de part et d'autre d'une fontaine ou d'un puits, joueurs d'échecs, tentes décorées enfermant une épée…, autant d'allusions à la vie aulique.

Les visages, ronds, aux grands yeux surmontés parfois de sourcils qui se rejoignent[12], encadrés de cheveux noirs et de guiches, s'inscrivent eux aussi dans une longue tradition centre-asiatique dont témoignent de très nombreux objets d'art islamique.

On sait le caractère multi-culturel et multi-linguistique de la cour de Palerme, où l'on parlait arabe. La Sicile, autrefois sous domination musulmane, avait gardé des liens étroits avec l'Égypte fatimide[13], dont elle avait consciemment adopté les rituels, les pratiques et les idées concernant l'organisation de l'administration. En 1147, la conquête de Mahdiyya en Ifriqiya et l'établissement d'un royaume normand en Afrique du Nord explique l'influence renforcée de la civilisation orientale en Sicile. Si les thèmes et le style des peintures trouvent leur origine dans l'ancien héritage centre-asiatique, la forme et l'articulation du plafond de la Chapelle Palatine sont d'origine maghrébine[14]. Sans doute, à l'époque, les palais zirides et aghlabides en possédaient-ils de semblables, hélas disparus. Quelques vestiges subsistent du plafond du palais fatimide au Caire, qui montre aussi la combinaison en étoiles et croix, à décor animalier sculpté, ou à Cefalu du plafond de la cathédrale commandité par Roger II[15]. Si certains éléments de plafonds en bois peint d'al-Andalus ou d'Ifriqiya sont parvenus jusqu'à nous, leur décor, non figuratif, était destiné à l'embellissement d'édifices religieux[16].

On ne saura sans doute jamais si les artistes responsables de ce magnifique plafond, étaient égyptiens, maghrébins ou tout simplement siciliens, tan était grand alors en Sicile le brassage des cultures.

NOTE

[1] Deux autres sources concernent la date de la chapelle : l'inscription, très endommagée, en mosaïque en lettres bleues sur fond argent de la coupole, 1143, et l'homélie de Philagathos Kerameôs, l'archevêque de Taormina, pour la fête de saint Pierre et saint Paul. Non daté, il mentionne à la fois le scintillement des mosaïques à fond d'or et le plafond, qu'il compare à un ciel nocturne constellé d'étoiles. Sans doute évoque-t-il les mosaïques de la coupole, dues à Roger II, et non celle des murs de la nef et des bas-côtés, dues à Guillaume Ier (1154-1166). C'est à cette époque qu'aurait été ajoutée la moulure faisant la transition entre le plafond et les murs.

[2] Cf. par exemple des vestiges de croix et d'étoiles, à décor lustré, provenant de la Qal'a des Banu Hammad. Des fragments d'un plafond en stuc peint ont été aussi trouvés sur le même site. En Iran, l'agencement en croix et étoiles imbriquées, en céramique, mais aussi parfois en stuc, est omniprésent. Il se retrouve aussi en Anatolie seljuqide. Le sol de la nef de la Chapelle Palatine, en marbres polychromes,  offre un écho au plafond une organisation un peu similaire. Certains textiles siciliens reprennent aussi cet ordonnancement, cf. par exemple samit aux aigles dans des cartouches étoilés, Lyon, musée historique des tissus, 29256. 

[3] Comme à Samarra.

[4] Grube et Johns, op.cit., p. 22-23 et note 93 p. 34.

[5] Motif connu tant en Iran, sur des soieries et des bronzes seljuqides, qu'en al-Andalus, sur une cuve en pierre par exemple. Selon les régions, l'interprétation s'inspire de traditions centre-asiatiques ou iraniennes (la grande aigle du shamân, Zal et le Simurgh), ou de l'Antiquité méditerranéenne (Ganymède).

[6] Iconographie qui se rencontre déjà sur une des peintures de Samarra et est courante en occident médiéval, symbolisant le « Bon Berger ».

[7] Le dromadaire et l'éléphant sont assez souvent représentés dans l'art islamique. On voit par exemple l'éléphant avec une girafe sur le coffret en ivoire peint sicilien du Trésor de la Chapelle Palatine (cf. Grube et Johns, op. cit. , p. 180), allusion sans doute à ces animaux exotiques recherchés par la ménagerie des princes, dans tous les pays d'Islam (cf. Grube et Johns, op. cit., p. 181 et 187)

[8] Héritage de l'antiquité classique

[9] Grube et Johns, op.cit., p. 138-151.

[10] Id., p. 151-159.

[11] Id. p. 159-167.

[12] Cette mode était encore courante au XIXe siècle, comme en témoigne certaines peintures et photographies, tant en Iran qu'en Algérie. De nos jours encore, on la rencontre parfois en Asie Centrale.

[13] Georges d'Antioche, vizir de Roger II, fut envoyé en Égypte où il fut très bien reçu. Le récit des échanges de cadeaux figure dans une intéressante lettre entre le calife et le roi chrétien.

[14] Cf. par exemple les plafonds de la mosquée al-Qarawiyyîn à Fès, la coupole du mihrâb de la mosquée de Tinmal. Pour d'autres comparaisons, cf. Grube et Johns, op. cit., p.98-111. Le dessin des coupolettes nervées des étoiles de la Chapelle Palatine est presque le même que celui de la coupole en avant du mihrâb de la Grande Mosquée de Cordoue (966) et que celui de la qubba de 'Alî ibn Yûsuf (entre 1106 et 1142) à Marrakech.  

[15] Pour ce qui devait être, dans cette cathédrale, son mausolée.

[16] Grande Mosquée de Kairouan, Grande Mosquée de Cordoue. Des éléments en bois peint proviennent aussi des palais de Samarra (le Jawsaq) et de Raqqa, mais les décors sont non-figuratifs.

BIBLIOGRAHIE DE REFERENCE

Allan, J. W., « The Transmission of Decorated Ceiling in the Early Islamic World », in Hackmann, W. D., Turner, A. J. (éds), Learning, Language and Invention: Essays Presented to Francis Maddison, Aldershot, Variorum, 1994, p. 1-31.

Gelfer-Jørgensen, M., « The Islamic Paintings in Cefalù Cathedral, Sicily », in Hafnia, Copenhagen Papers in the History of Art, 1978, p. 107-168.

Golvin, L., « Les plafonds à muqarnas de la Qal'a des Banû Hammâd et leur influence possible sur l'art de la Sicile à la période normande », in Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, 17, 1974, p. 63-69.

Grube, E. J., Johns, J., The Painted Ceilings of the Cappella Palatina, Genève, New-york, 2005, « Islamic Art », supp. I.  

Jones, D., « The Capella Palatina in Palermo: Problems of attribution », in AARP: Art and Archaeology Research Papers, 2, 1972, p. 41-57.  

Monneret de Villard, U., Le Pitture musulmane al soffitto della capella palatina in Palermo, Rome, La liberia dello stato, 1950.

Tabbaa, Y., « The Muqarnas Dome: Its Origin and Meaning », in Muqarnas, 3, 1985, p. 61-74.



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