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Souverains espagnols

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L’Espagne chrétienne de la Reconquista à la chute des Habsbourgs

Les musulmans d’Afrique du Nord franchissent le détroit de Gibraltar en 711 et soumettent la Péninsule ibérique à l’exception des Asturies et des Pyrénées. C’est de ces refuges que part la Reconquista.

Le petit royaume des Asturies est fondé en 718 par le chef wisigoth Pélage : ce fut le premier acte officiel de la résistance chrétienne. Le gouvernement musulman d’Al-Andalus maintient son autorité de 711 à 1492 sur un territoire aux limites en mouvement perpétuel du aux poussées chrétiennes. Les royaumes chrétiens (Catalogne, Aragon, Castille, Galice, León, Navarre et Andalousie) quant à eux sont en transformation continue, oscillant entre division et réunion. La dynastie des Habsbourgs prend pied au XVIe siècle dans ce terreau pour constituer un immense empire.

Dans un contexte de redéfinition politique et territoriale constante et donc d’échanges culturels, que retiennent les chrétiens d’Espagne de leurs longs contacts avec Al-Andalus ? Quel est le rôle de la Méditerranée dans la construction de l’Espagne pré-moderne ?

La Reconquista et le Moyen Âge hispanique

Jusqu'à la fin du XIIIe siècle, la Reconquista mobilise les énergies des royaumes du Nord dans un programme commun. Les royaumes indépendants d’Espagne aux XIIIe-XVe siècles sont soumis à des circonstances historiques diverses où l’essor des villes chrétiennes donne lieu à des expressions régionales très différentes.

Dans les premières années de la conquête arabe, des communautés chrétiennes se retrouvent sous domination musulmane : ce sont les mozarabes. L’émigration de ces groupes au Nord apporte à la culture chrétienne une influence orientale qui, en se mêlant aux traditions wisigothiques et aux courants européens produira, entre autres manifestations, un art mozarabe. Mais la conquête de Tolède par Alphonse VI (r. 1072-1109) en 1085 est le vrai point de départ d’un syncrétisme musulman et chrétien.

Les musulmans qui n’émigrent pas lors des reconquêtes chrétiennes sont appelés « mudéjars » (de l’arabe mudajjan) se mêlant ainsi à une population de conquérants chrétiens et de juifs. L’art mudéjar est le résultat d’un syncrétisme entre tradition hispano-mauresque et influences médiévales européennes. Ce creuset d’échanges engendre des changements dans la langue – le castillan s’enrichit d’arabismes – dans les institutions, les coutumes, dans l’agriculture qui assimile des procédés techniques, dans les techniques artisanales – céramique, textile et travail du bois. Les rois de Castille et d’Aragon habitent les palais musulmans dans les cités conquises et les prennent comme modèles pour de nouveaux édifices. Celui d’Alphonse VI à Cordoue par exemple est caractéristique des palais mudéjars des XIVe – XVe siècles. Les salles sont de plan rectangulaire, flanquées d’alcôves précédées d’une galerie ouverte sur un jardin où deux allées se croisent à angle droit (jardin musulman). Ces salles sont décorées avec des soubassements en mosaïque de céramique, des stucs, des plafonds en bois doré et peint. Elles étaient ornées de tapis, tapisseries, coussins en cuir de Cordoue, de coffres marquetés, de céramiques à reflets métalliques, etc., témoins d’un goût pour les modes islamiques.

À partir du XIVe siècle, l’épanouissement artistique en Europe est lié au mécénat princier. Outre l’influence musulmane, l’Espagne est alors une terre d’élection du gothique.

Au XIIIe siècle, la Couronne d’Aragon menée par Jacques Ier le Conquérant (r. 1229-1276) cherche à dominer l’axe de la Méditerranée avec Barcelone. Le projet aboutit sous Alphonse V d’Aragon (r. 1416-1458) qui entre à Naples en 1442. Politiquement, la Méditerranée occidentale est devenue catalane. Barcelone et Valence drainent la laine des terres, les métaux, les cuirs, l’huile, le riz et le safran. Elles sont la base des échanges avec l’Afrique du Nord et sont devenues le relais d’un Occident en expansion. Les marchands de Barcelone sont présents à Constantinople, en Égypte et à Rhodes, la ville est devenue une des place de change les plus importantes d’Europe. Après l’aventure sicilienne et les ouvertures marchandes vers le Maghreb et l’Orient, Barcelone devient le centre d’un vaste empire maritime et commercial.

Les Rois Catholiques et la Renaissance espagnole

La puissance de la Couronne d’Aragon est à son apogée lorsque Ferdinand d’Aragon (r. 1474-1504) épouse Isabelle de Castille en 1469, dans une union qui rassemble les deux royaumes. Sous le règne des « Rois Catholiques » débute la Renaissance en Espagne qui se finira sous Philippe II (r. 1556-1598).

En 1492, la prise de Grenade sur les Nasrides marque la fin de la Reconquista, alors que Christophe Colomb mandaté par l’Espagne découvre l’Amérique. L’ « année cruciale » inaugure une ère d’hégémonie de la Péninsule ibérique.

Dans la seconde moitie du XVe siècle, la Péninsule s’ouvre aux apports étrangers. Les échanges entre les cours d’Europe s’intensifient et inondent l’Espagne des créations italiennes, françaises mais surtout germaniques et flamandes. L’art venu du Nord est réinterprété par les artistes locaux et nourrit des traditions ibériques. Gil de Silhoé, originaire du Nord, dirige par exemple l’atelier de sculpture de la chartreuse de Miraflores entre 1486 et 1499. Il y érige le monument funéraire de Jean II de Castille (r. 1406-1454) et d’Isabelle de Portugal, un tombeau double dans la tradition du Nord de l’Europe, en étoile à huit branches dont le motif appartient à la tradition mudéjare. La disposition des gisants et le foisonnement des décors est proprement hispanique.

Les rois catholiques sont des rois bâtisseurs, ils réfectionnent les cathédrales, construisent des monastères, des couvents urbains et de grands édifices civils (hôpitaux). Mais la Méditerranée dans la seconde moitie du XVe siècle perd la primauté qu’elle avait acquise depuis la fin du XIe siècle. L’avenir appartient aux Nations et aux navires de l’Atlantique.

Charles Quint (r. 1516-1556) est le premier souverain de la dynastie des Habsbourg et le premier roi d’Espagne. Possesseur de Naples, de la Sicile et des Pays-Bas, il reçoit la Bourgogne en héritage de son aïeul Maximilien Ier de Habsbourg. En 1519, il est élu empereur du Saint Empire romain germanique. L’Espagne acquiert une place prépondérante en Europe renforcée par la fondation de son empire colonial. La conquête de l’Empire aztèque au Mexique par  Hernan Cortes en 1519-21 et la conquête de l’Empire inca au Pérou par Francisco Pizarro en 1531-33 ouvrent la voie qui au milieu du XVIe siècle donnera à l’Espagne le contrôle de presque tout le continent sud-américain, de l’Amérique centrale, de la Floride, de Cuba et, en Asie, des Philippines.

Sous Philippe II (r. 1556-1598), le Portugal qui contrôle des territoires en Asie, en Afrique et au Brésil est annexé à l’Espagne qui devient ainsi le plus grand empire du monde. Cependant, le déclin du trop grand empire s’amorce et à la fin du règne de Philippe II, les guerres, famines, épidémies et l’Inquisition annoncent la décadence à venir.

Le XVIe siècle est un siècle de prestige artistique et culturel. Tirso de Molina et Cervantès dominent la littérature, Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus et le mysticisme est en plein essor avec Thérèse d’Avila. En arts visuels, on cherche à dominer le style « plateresque »[1] par les règles de sobriété et d’équilibre de la Renaissance italienne. Les souverains font appel à des artistes italiens ou formés en Italie (El Greco).

L’influence de la culture hispano-mauresque survit aux XVIe – XVIIe siècle voit la fin de tout le système sur lequel le monde méditerranéen avait vécu au Moyen Âge. siècles en Espagne et par extension en Amérique latine. Elle recule cependant devant l’introduction de nouvelles formes européennes, le gothique tardif du Nord puis la Renaissance italienne. La deuxième moitié du XVIe voit la fin de tout le système sur lequel le monde méditerranéen avait vécu au Moyen Âge.

Le Siècle d’or

L’Espagne au XVIIe siècle, sous Philippe III (r. 1598-1621), Philippe IV (r. 1621-1665) et Charles II (r. 1665-1700) connaît un effondrement de sa puissance politique et économique et perd son hégémonie sur le monde.

Cependant, le Siècle d’or espagnol brille de façon spectaculaire dans les domaines des lettres et des arts : en littérature Calderon et Cervantès, en musique Francesco Correa, en sculpture les centres de Valladolid, Séville et Grenade, en peinture Vélasquez, Ribera, Zurbaran et Murillo, et les centres de création de Madrid et de Séville. La production artistique très féconde trouve une expression proprement espagnole, fondée sur une histoire longue des échanges avec le reste de l’Europe et la culture musulmane.

La branche espagnole des Habsbourg s’éteint avec Charles II, sans descendant. Le trône d’Espagne revient au Duc d’Anjou, petit-neveu de Louis XIV, qui sous le nom de Philippe V inaugure le règne de la dynastie des Bourbons.

E. D. -P.

Bibliographie

Bautier, R.-H., Commerce méditerranéen et banquiers italiens au Moyen Age, Brookfield, Gower, 1992.

Collectif, Moyen Age : Chrétienté et Islam, Paris, Flammarion, 1996.

Collectif, L’art de l’Espagne et du Portugal, Paris, Citadelles et Mazenod, 2000.

Jehel, G., La Méditerranée médiévale : de 350 a 1450, Paris, A. Colin, 1992.

Jestaz, B., L’art de la Renaissance, Paris, Citadelles et Mazenod, 1984.

NOTE


[1] En référence à la richesse foisonnante de l’orfèvrerie  (plateria).