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inscriptions en arabe des versets 1, 4 et 5 de la cent treizième sourate et du verset 286 de la deuxième sourate du Coran
Ce genre de stèle funéraire, de forme prismatique, est utilisé fréquemment, au Moyen Âge, dans les pays orientaux, ainsi que dans tout le nord de l’Afrique et la péninsule ibérique. Il s’agit d’un type de couvrement funéraire propre aux pays islamiques, connu sous le nom marocain de Mqabriya.
Cette œuvre est une pièce de marbre blanc, qui correspond à un fragment de couverture de sarcophage. Ce fragment est conservé dans l’église paroissiale et ancienne église abbatiale de Saint-André de Sorède, dans le Roussillon.
Il est composé d’une barre étroite, allongée, en forme de prisme, laquelle repose sur une base, elle-même placée sur une autre plaque faite du même matériau. La stèle est très incomplète : l’une des extrémités est brisée et une partie est bûchée. En règle générale, la disposition des monuments funéraires de ce type était la suivante : on recouvrait le corps avec la dalle, au-dessus de laquelle on plaçait la pierre tombale de forme pyramidale. Parfois, on ajoutait à chaque extrémité une à deux pierres posées verticalement et dont certaines étaient ornées d’inscriptions à caractère religieux, au sujet de la vie après la mort. Le nom du mort et la date du décès étaient également gravés.
L’ornementation de la pierre tombale de Saint-André de Sorède est composée principalement par les inscriptions, en caractères coufiques, reprenant des citations de deux sourates du Coran. Il s’agit de fragments de la cent treizième et de la deuxième sourate. Les creux laissés par ces inscriptions sont remplis avec des motifs d’entrelacs végétaux, d’anneaux et de perles. Les motifs floraux sont d’ailleurs beaucoup plus abondants sur la face postérieure que sur le reste de la pierre tombale. L’inscription recouvre les trois faces du prisme, mais il est impossible de tout traduire, étant donné l’ampleur des mutilations qu’a subi ce fragment de marbre.
Tout d’abord, l’artisan a retranscrit des citations partielles des versets 1, 4 et 5 de la cent treizième sourate du Coran. Les citations sont les suivantes :
« Au nom de Dieu, le tout Clément, le tout Miséricordieux, la bénédiction de Dieu soit sur Mahomet »
« Contre les artifices de celles qui soufflent sur des nœuds, et contre l’envieux quand il envie »
On trouve également une citation du verset 286 de la deuxième sourate :
« Seigneur, ne nous châtie pas s’il nous arrive d’oublier ou de commettre une erreur,
Seigneur ! Ne nous charge pas d’un fardeau lourd comme tu as chargé ceux qui vécurent avant nous.
Seigneur ! Ne nous impose pas ce que nous ne pouvons supporter […]
Efface nos fautes, pardonne-nous et fais nous miséricorde. Tu es notre Maître, accorde-nous donc la victoire sur les peuples infidèles. »
On ne possède que très peu d’informations sur cette œuvre funéraire. En effet, rien n’est dit sur le lieu où elle a été réalisée, ni sur sa date précise d’exécution. On peut tout de même la dater approximativement par l’examen de la forme des lettres et des citations utilisées, qui apparaissent très fréquemment sur les pierres tombales musulmanes entre la fin du XIe siècle et le début du XIIe siècle. En revanche, ces citations ne donnent aucune piste quant à la localisation originelle du marbre de Saint-André, puisque ces passages du Coran étaient à l’époque repris de manière générale dans toutes les régions islamiques.
Toutefois, il est intéressant de noter que le même genre de stèle funéraire prismatique est conservé sur le site de la Commanderie des Templiers du Masdeu, dans la commune de Trouillas, également dans le Roussillon. Les mêmes textes y sont gravés et on y retrouve le même décor de végétaux et d’anneaux. Ces grandes similitudes peuvent laisser supposer que ces œuvres sont issues d’un même atelier, ou bien que l’un des artisans s’est inspiré de l’autre.
D’autres stèles musulmanes en forme de prisme ont été mises au jour dans le Languedoc et le Roussillon. Ainsi, on a trouvé des fragments de trois pierres tombales de ce type à Montpellier. Si les inscriptions gravées ne sont pas les mêmes que celles de Saint-André, ces stèles sont datées avec certitude du XIIe siècle, les dates de décès étant inscrites sur le prisme.
Dès lors, comment expliquer cette présence de stèles funéraires musulmanes dans le Midi de la France ? Plusieurs hypothèses ont été émises. Peut-être s’agit-il d’œuvres rapportées de leur pays d’origine pour un collectionneur, ou bien d’un butin de guerre. Une autre hypothèse, développée par Jacques Jomier, est celle de l’existence, au XIIe siècle, de colonies musulmanes dans cette région. Il s’appuie sur des textes révélant la présence de musulmans à Montpellier durant cette période. Ces stèles pourraient donc provenir d’anciens cimetières musulmans. Cette dernière hypothèse, si elle n’a pas encore été vérifiée, reste une piste sérieuse à développer.
Ponsich Pierre, Pladevall Font Antonio, Catalunya romanica, 14, « El Rossello », Barcelone, Encyclopedia catalana, 1993, p. 355-356.
Durliat Marcel, Roussillon roman, Zodiaque, 1958, p. 35-36.
Jomier Jacques, « Note sur les stèles funéraires arabes à Montpellier », dans Islam et Chrétiens du Midi, Toulouse, Privat, 1983, p. 59-63.
Lambert Élie, Art musulman d’Occident des origines à la fin du XVe siècle, Paris, 1966.