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Inscription : Sur le piédestal supportant les paons, inscription arabe en graphie kufique aux hampes légèrement biseautées : « ……….. bénédiction parfaite ».
L’histoire de la chape est complexe[1]. Elle comporte six morceaux, certains cousus ensemble, et trois autres petits conservés dans des musées[2].
Le décor s’ordonne en six rangées superposées. Il se détache, cerné de noir, sur fond bleu foncé. Prenant appui sur un piédestal perlé enfermant l’inscription soutenue par deux petits oiseaux, s’affrontent de part et d’autre d’un axe végétal issu d’un petit socle triangulaire et terminé par un bouquet de palmettes, deux paons de profil, la queue ocellée relevée, donnant ainsi l’image d’une roue complète. Sur la poitrine de chaque oiseau se niche un petit capridé (une licorne ?) et dans l’espace situé entre la patte arrière et l’extrémité de l’aile, gambade un petit chien (?). Un collier perlé enserre le cou des paons, et les articulations de leurs pattes griffues sont marquées par une demi-palmette. Un axe végétal composite sépare chaque groupe.
D’une rangée à l’autre, le décor est à dominante rouge, avec des rehauts de jaune et de bleu pâle (têtes et aigrettes) ou jaune avec rehauts de bleu pâle.
Le collier perlé qui ceint le cou des oiseaux remonte à l’Iran sassanide, peut-être même plus tôt, et marquait les animaux des chasses royales. Ce détail, devenu pur ornement, traversa plusieurs siècles. La demi-palmette qui souligne l’articulation des pattes et qui apparaît déjà, plus stylisée, sur les tissus du Khorasan du Xe siècle, fut transmise à l’Occident et se retrouve sur les animaux des émaux limousins du XIIIe siècle.
Le thème du paon faisant la roue est un thème récurrent de l’art islamique. Il est difficile, en dehors de références textuelles, d’affirmer que, en dehors de ses qualités esthétiques, il a au XIIe siècle une valeur symbolique. Il figure toutefois, d’un bout à l’autre du monde de l’Islam, sur des objets à caractère princier. Plus tard, dans un poème mystique iranien du XIVe siècle, œuvre de Farid al-Dîn Attar, La conférence des oiseaux, le paon se décrit lui-même comme l’oiseau du paradis[3].
Les paons affrontés faisant la roue, leurs cous parfois entrelacés, se rencontrent sur certains tissus bouyides et seljoukides d’Irak et d’Iran. En Espagne, à l’époque califale, ils figurent sur plusieurs objets d’ivoire destinés à la cour[4], ainsi que sur la grande soierie brodée de Burgos de Osma, dite venir de Bagdad.
Le thème du paon est antérieur à l’Islam, et l’on connaît son usage dans la mythologie gréco-romaine et dans l’art chrétien. Au XIe-XIIIe siècle, il apparaît sur des productions artistiques de techniques et d’origines diverses, telles la peinture sur bois, la sculpture sur pierre, les textiles et la céramique. Une coupe d’époque califale trouvée à Madinat al-Zahra s’orne d’un paon solitaire[5]. L’Égypte et la Syrie du XIIe-XIIIe siècle nous en ont livré plusieurs exemples peints en une ou deux couleurs sous glaçure[6], ou dans la gamme « Rusafa »[7], ou encore en lustre métallique rehaussé de bleu et de turquoise[8].
La chape de Saint-Sernin était autrefois considérée comme de fabrication sicilienne. Certes, le motif des paons, queue relevée, affrontés de part et d’autre d’un arbre, se rencontre sur l’un des panneaux en bois peint du plafond à muqarnas de la Chapelle Palatine à Palerme (v. 1143) et aussi sur celui, en mosaïque à fond d’or, de la Salle de la Fontaine du palais de la Ziza (1180) dans la même ville. Mais, selon W. F. Volbach (1969) aucun textile de ce type n’a été définitivement attribué à la Sicile. Il semble bien que l’étoffe de Toulouse soit plutôt une production d’une de ces grandes manufactures almoravides espagnoles (Almeria en particulier) dont plusieurs textes, et en particulier celui du Yâqût, vantent les soieries luxueuses. Les couleurs dominantes, bleu foncé, rouge et jaune sont caractéristiques des étoffes espagnoles et la graphie de l’inscription est comparable à celle d’autres objets − ivoires, dinanderies, textiles – de même provenance. Le traitement de la tête des paons est tout à fait semblable à celui des oiseaux pris dans les serres de l’aigle de la célèbre tunique de l’infant Don Garcia (1ère moitié du XII e siècle) de l’église paroissiale de Oňa, Burgos.
Enfin, c’est à l’époque almoravide que l’ordonnance du décor à l’intérieur de roues commence à évoluer et que, tout comme au Moyen Orient un siècle et demi plutôt, il est concurrencé par celui en bandes[9]. Il faut remarquer au passage l’engouement des hauts personnages espagnols chrétiens pour ces chef-d’œuvres sortis des ateliers islamiques.
[1] Le rapport de Linas (1855) indique d’une part qu’il aurait été fait mention avant 1791 de deux morceaux d’étoffe, et d’autre part, les archives de la basilique Saint-Sernin à Toulouse relatent qu’en 1258 les reliques de Saint-Exupère, évêque de Toulouse au Ve siècle, auraient été enveloppées dans cette chasuble. Durant de nombreuses années, un morceau fut exposé dans le Trésor de la basilique comme étant la « chape du roi Robert de Naples » (m. 1343) et considéré comme ayant été fabriqué en Sicile. C’est en 1961 que fut retrouvé le deuxième morceau d’étoffe.
[2] Londres (Victoria & Albert Museum), Paris (musée national du Moyen Âge et des Thermes de Cluny, inv. 12869) et Florence (musée du Bargello).
[3] Son plumage a été formé par les djinns, à l’aide d’un pinceau que leur avait remis de sa main le « peintre du monde invisible ». Il avoue aussi avoir été chassé du paradis terrestre pour y avoir contracté amitié avec le serpent.
[4] Par exemple, le couvercle de la pyxide d’al-Mughîra, 968, musée du Louvre, département des arts d’Islam, inv. OA.4068, ou encore le couvercle de la pyxide du Victoria & Albert Museum de Londres.
[5] Musée de Cordoue.
[6] Citons la coupe aux deux paons affrontés aux cous entrelacés du musée national du Qatar (Doha) ; celle sur laquelle se déploie une ronde de trois paons, peints en noir sous glaçure transparente (musée d’Art islamique, Le Caire) ; celle du Metropolitan Museum of Art (New York, inv. 56.185.6) où deux paons aux formes ondoyantes, peints en bleu-noir sous glaçure bleu turquoise, semblent s’emboîter, dessinant le motif chinois du Yin-yan
[7] Cf. le célèbre vase du musée national de Damas (inv. A 7016) où se pavane un bel oiseau peint en bleu, noir et rouge.
[8] Une étonnante composition, qui semble tout droit sortie d’un cul-de-four en pierre sculptée byzantin de la cour du musée archéologique d’Istanbul, se retrouve sur une coupe lustrée à rehauts de bleu et de turquoise du musée de Berlin : le corps et la tête de l’oiseau, qui semblent minuscules, s’inscrivent au centre du cercle, totalement encadrés des plumes ocellées qui dessinent la zone sur toute la surface de la pièce.
[9] La chasuble de San Juan de Ortega (m. 1163), du trésor de l’église paroissiale de Quintanaortuňo, Burgos, en est un bel exemple.
Koechlin, R., Migeon, G., Cent planches en couleurs d’art musulman : céramique, tissus, tapis, Paris, Albert Levy, 1956, pl. 62
Sheperd, D., Vial, G., La Chasuble de Saint-Sernin, Bulletin de liaison du CIETA n° 21 (janv. 1965), Lyon, 1965
Volbach, W. F., Etoffes espagnoles du Moyen-Age et leur rapport avec Palerme et Byzance, in « Bulletin de liaison du Centre International d’Etudes des Textiles Anciens 30, 1969, p. 23-24
Catalogue
Costa, G., Saint-Sernin de Toulouse : trésors et métamorphoses : deux siècles de restauration, 1802-1989, (cat. exp., Toulouse, Musée Saint-Raymond, 1989), 1989
Al-Andalus. The art of Islamic Spain., (cat. Exp., New York, The Metropolitan Museum of Art, 1992), New York : Jerrilyn D. Dodds, 1992, n° 87
Arts de l’Islam, (cat. exp., Chambéry, musée d’art et d’histoire, 1970), n° 107
Les Arts de l’Iran, l’ancienne Perse et Bagdad, (cat. exp., Paris, Bibliothèque nationale, 1938), p. 81, n° 255
Les Trésors des églises de France, (cat. exp., Paris, musée des Arts décoratifs, 1965), Paris, Caisse nationale des Monuments historiques, 1965, n° 502
L’Islam dans les collections nationales, (cat. exp., Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 1977), Paris, RMN, 1977, n° 194
Casamar, M., Zozaya, J., « Apuntes sobre de la Ŷnba funeraria de la colegiata de Oňa (Burgo) », in Boletín de arqueologia medieval, 1991, n° 5, p. 39-60
Kühnel, E., Die Islamischen Elfenbeinskulpturen VIII-XIII Jahrhundert, Berlin, Deutscher Verlag für Kunstwissenschaft, 1971