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Paon aquamanile

  • Titre / dénomination : Paon aquamanile
  • Lieu de production : Espagne musulmane
  • Date / période : 972
  • Matériaux et techniques : Bronze coulé et ciselé
  • Dimensions : H. 39,5 cm
  • Ville de conservation : Paris
  • Lieu de conservation : Musée du Louvre, département des Arts de l’Islam
  • Numéro d'inventaire : MR 1519

Cette pièce adopte la forme d’un oiseau mi-naturaliste, mi-fantastique. Le crâne est couronné d’un fleuron. Sur son dos s’élève une anse creuse, munie d’une embouchure et qui épouse l’aspect d’un cou et d’une tête d’oiseau. Sur le corps subsistent les traces d’un plumage gravé. Un bandeau ornemental barre le poitrail. Les deux pattes, courtes et raides, sont reliées à l’arrière par un demi-cercle qui leur donne plus d’assise. Au niveau du jabot, l’oiseau porte une inscription en arabe et en latin. Celle en arabe : « ‘amal ‘abd al-malik al-nasrânî », signifie « Œuvre de ‘Abd al-Malik le chrétien ». Celle en latin, précédée d’une croix de Malte, se présente ainsi : « Opus Salomonis eraT X ».

Deux médiévistes ont démontré que les lettres T X transcrivaient une date de l’ère d’Espagne[1] équivalant à 1010, soit 972 de l’ère chrétienne – ce qui situe l’exécution de l’objet sous le règne du calife omeyyade al-Hakam II. Le musée archéologique de Madrid conserve une petite lampe en bronze à deux becs sur laquelle figure une inscription recourant à ce type de comput.

Par ailleurs, dans le nom arabe ‘Abd al-Malik, on reconnaît la formule latine Servus Domini (« Serviteur du Seigneur »). Quant à l’épithète al-nasrânî, il désigne le plus souvent les chrétiens vivant sous domination musulmane et qu’on appelle les mozarabes, c’est à dire « les arabisés » (musta‘ribûn). Il s’agirait donc d’un bronzier chrétien d’al-Andalus, travaillant peut-être pour la cour de Madinat al-Zahra, mais dont l’atelier n’a pu être localisé. Quant à l’expression Opus Salomonis : « œuvre de Salomon », elle apparaît également sur la lampe de Madrid. Elle pourrait signifier que c’est le travail d’un certain Suleyman, mais elle peut également faire référence au roi Salomon qui, selon la tradition, commandait aux djinns et avait la maîtrise des sciences secrètes et des métiers. Elle équivaudrait dans ce cas à un label de qualité. On notera ici l’adéquation entre le paon, la date cryptée et le nom d’un souverain qui parlait, dit-on, la langue des oiseaux et qui était accompagné d'une huppe messagère[2].

On connaît deux autres paons en bronze apparentés à l’exemplaire du Louvre. L’un appartient à la Furusiyya Art Foundation, l’autre, à la Pinacothèque de Cagliari, en Sardaigne[3].

Ces objets de luxe seront connus en Occident chrétien, puis imités par les bronziers de l’Europe du Nord à partir de l’époque romane (XIIe siècle). Dans le monde chrétien, ils semblent avoir été associés au rituel de la messe. Souvent produits en  Basse-Saxe, ou dans la région mosane (Lorraine), les aquamaniles conservent le caractère de bizarrerie que leur avait donné le monde musulman. Le Cloisters Museum de New York conserve un dragon et un lion, façonnés en Allemagne vers le XIIe ou XIIIe siècle, où les influences islamiques se perçoivent encore. Un aquamanile en  forme de griffon, produit en Basse-Saxe et conservé au Kunstkammer de Vienne[4], montre clairement ses attaches avec le senmurv iranien (dragon paon). Plus tard, les aquamaniles deviendront des fontaines de table, mais en gardant toujours un aspect surprenant. Très en vogue à la fin du Moyen Âge, les récipients en forme de chevalier (British Museum) poursuivent cette tradition. Ces objets destinés à amuser les convives perpétuaient des usages de cour déjà en vigueur sous les Abbassides, les Fatimides ou les Omeyyades de Cordoue.

NOTE

[1] L’ère d’Espagne commence en 38 av. J.-C., sous le règne de Jules César. Ce système de datation, particulier à l’Espagne, a des origines obscures. Il  a été utilisé pendant la période wisigothique et, plus tard, par les chrétiens d’al-Andalus. Dans ce système, l’an mille, normalement transcrit par la capitale romaine M, peut l’être également par les lettres I ou T, comme c’est le cas ici.

[2] Dans le royaume d’Andalousie où les récits relatifs à «la Table de Salomon» étaient nombreux, cette attribution prend une résonance particulière. À l'époque romantique, l’écrivain français Gérard de Nerval reprendra ce thème du roi magicien et métallurgiste dans son Voyage en Orient (1851). Quoi qu’il en soit, l’inscription laisse entrevoir les valeurs religieuses qui s’attachaient au Moyen Âge aux secrets de métier, à l’art des forgerons en particulier, que ce soit en milieu musulman ou chrétien.

[3] À la différence de l’exemplaire du Louvre, ils ont perdu leur queue et le plumage gravé est très apparent. L’oiseau de la Furussiya Art Foundation porte lui aussi une croix gravée sur son jabot, ce qui indique qu’il a été remployé dans une église. Il est à noter que le paon apparaît souvent dans l’art chrétien primitif, notamment dans la décoration des autels. Son plumage ocellé symbolisait peut-être soit « l'irisation » de l'Acte créateur (le passage de l’Un au Multiple), ou la diversité du peuple chrétien unifié par la foi. Quant à l’oiseau de Cagliari, qui a également perdu son aigrette fleuronnée, il a été découvert en Sardaigne, à San Salvatore. Sa présence sur le sol italien peut s’expliquer par les nombreuses expéditions arabes qui ont été menées en Sardaigne jusqu’au XIe siècle. À l’époque des Reyes de Taifas (1031-1091), l’île est contrôlée par les pirates de la Principauté de Denia. Mais elle subissait également de nombreuses razzias opérées par les flottes aghlabides, puis fatimides, venues d’Ifriqiya.

[4] Inv. n° 83

BIBLIOGRAPHIE DE L'OBJET

Augustí Jacinto Voltès, P., Vives, J., Manual de Cronología Española y Universal, Madrid, MCMLII.

Bautier, R. H., Bulletin national des antiquaires de France, 1977, p. 92-101.

Bernus-Taylor, M., « L’art d’al-Andalus, du VIIIe siècle à 1086 », in Les Andalousies, de Damas à Cordoue, cat. exp. Paris, 2000,  Institut du monde arabe, Gallimard, 2000, p. 66.

Gomez-Moreno, M., « Ars Hispaniae » , in Historia Universal del Arte Hispanico, vol. 3, Madrid, 1951, Plus-Ultra, p. 332, 336, fig. 397.

Makariou, S., « Les paons, aquamaniles ou bouches de fontaine» in Les Andalousies, de Damas à Cordoue, cat. exp., Paris, 2000, Institut du monde arabe, Gallimard, p. 111-113, n° 87, n° 88, n° 89.

Arts de l’Islam des origines à 1700, cat. exp., Paris, 1971, n° 147.



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