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Le sgraffiato

En Méditerranée

La technique du sgraffiato au fil des siècles

Le sgraffiato est une des techniques décoratives de la céramique. Le terme de sgraffiato en italien signifie « gratter ou graver » mais toutes les céramiques gravées ne sont pas des sgraffiato[1]. Nous limiterons ce terme aux seules céramiques de pâte argileuse, recouvertes d’une couche d’engobe et d’une glaçure plombifère. Le décor est incisé à travers l’engobe à l’aide d’un instrument à pointe fine ou d’une gouge (qui permet de faire des incisions plus larges). Les incisions laissent apparaître des couleurs de pâte différentes, qui peuvent varier du rouge brique au brun en passant par des nuances de beige et de rose. Dans la plupart des cas, des rehauts de couleurs sont ensuite appliqués sous forme de pigments d’oxyde de cuivre (vert), de fer (jaune) ou de manganèse (brun) sur le récipient probablement non glaçuré[2].  Avant la cuisson, la surface entière du récipient est recouverte d’une couche de glaçure dont la composition est proche de celle du verre et fait penser à une couche de vernis translucide ou opaque. La plupart du temps, le sgraffiato est associé à des formes ouvertes telles que les bols, les coupes ou les plats, qui permettent d’apprécier pleinement le décor.

La céramique argileuse gravée sur engobe existe déjà sous les Abbassides en Mésopotamie à Samarra et Suse[3] au IXe-Xe siècle. Cette technique se développe ensuite au XIe siècle dans les provinces iraniennes[4] de l’Empire abbasside, puis, au XIIe siècle dans tout le Moyen-Orient : en Égypte, en Anatolie, en Syrie, mais également à Byzance et en Russie du Sud, à moins que Byzance n’ait eu ses propres traditions. Par contre, alors que les échanges commerciaux et culturels se généralisent à l’intégralité du Bassin méditerranéen, les sgraffiato semblent absents d’Espagne, du Maghreb et de Sicile et restent cantonnés à l’est de la Méditerranée.

En Égypte, les Fatimides vont produire des céramiques incisées recouvertes d’une glaçure souvent opaque mais également verte ou turquoise monochrome, qui se distingueront rapidement de la technique du sgraffiato.  En effet, d’abord argileuse et rose, la pâte utilisée va très rapidement devenir plutôt grise puis blanche à partir du XIIe siècle avec l’introduction d’une plus forte concentration de silice dans la pâte, ce qui va permettre au potier d’appliquer directement la glaçure sur le support argilo-siliceux puis siliceux.

Peu après, un groupe de sgraffiato qui présente les mêmes caractéristiques techniques se détache nettement au XIIe-XIIIe siècle à l’est de la Méditerranée, en Syrie, à Chypre et dans l’Empire byzantin.

À cette époque,  la Syrie  est au centre d’un vaste réseau d’échanges entre l’Occident chrétien, Byzance et le monde musulman et sous les Ayyubides, le pays, en partie occupé par les croisés, notamment les villes d’Antioche (1098 à 1298) et Jérusalem (1099 à 1187)[5], va produire des sgraffiato qui intègrent ces diverses influences.

Ce groupe de céramique dit «  d’Al-Mina »[6] – de nombreuses pièces ont été découvertes dans l’un des deux ports d’Antioche, « Al-Mina » – présente une gravure nette qui cerne les couleurs – brun, ocre et vert – en petites touches bien délimitées et qui s’apparente aux sgraffiato d’Aghkand en Iran, produits à la même époque. Les motifs tantôt d’origine chrétienne, tantôt d’origine musulmane se développent sur toute la partie centrale de la céramique sans pour autant en combler tout l’espace. Il est très difficile de déterminer avec certitude si ce sont des productions issues d’ateliers croisés ou musulmans tant les ressemblances techniques et stylistiques sont confondantes.

Chypre, tour à tour byzantine[7] et musulmane, tombe finalement aux mains de la dynastie franque des Lusignans entre 1192 et 1489. L’île est alors un centre de négoce et un point de rencontre incontournable dans la Méditerranée. De nombreux sgraffiato ont été découverts sur l’île. Parmi ceux-ci, des pièces ressemblant étrangement aux productions d’Al-Mina, peut-être la conséquence directe de l’arrivée de potiers syriens s’enfuyant devant l’arrivée de Baybars en 1268. Par exemple, le plat aux fiancés, du XIIIe siècle, découvert à Al-Mina présente le même décor que le calice de fiançailles de Chypre (XIIIe siècle)[8]. Nous pouvons également noter qu’une céramique iranienne du Xe siècle[9] présente déjà ce type de motif.

Mais la production de Chypre se rapproche également de celle de Constantinople. Sur l’île, les chercheurs ont identifié plusieurs types de sgraffiato, certains assimilables à des productions byzantines et d’autres considérés comme des productions locales. Les sites de Lapithos, Saranda Kolones ou Paphos ont révélé des sgraffiato d’abord monochromes, jaune, incolore ou vert olive puis associant le vert et le brun dès le XIIIe-XIVe siècle. Ces pièces sont ornées de motifs géométriques (guilloche) ou figuratifs avec des personnages féminins aux robes remplies de chevrons. Certaines de ces pièces présentent une forme caractéristique, de coupe carénée sur haut piédouche.

L’Empire byzantin produit ses propres sgraffiato à Chersonèse, Trébizonde, Corinthe, Sparte ou Constantinople. On remarque que techniquement les pièces byzantines et celles du monde islamique appliquent les mêmes principes. Par contre, il est difficile à l’heure actuelle de se prononcer sur une influence musulmane et encore plus sur l’origine de cette influence. En effet, Byzance était en contact avec la Syrie et l’Egypte via Chypre mais également avec l’Iran dont les territoires sont limitrophes de l’empire. En ce qui concerne les motifs, une influence musulmane est incontestable sur certaines céramiques ornées d’inscriptions pseudo-kufiques ou de personnages assis à l’orientale.

Les pièces byzantines se répartissent entre sgraffiato monochromes[10] et polychromes, le passage des uns aux autres se situant au début du XIIIe siècle. Parmi les sgraffiato monochromes, nous pouvons citer les fine sgraffiato[11], les Zeuxippus[12], les Aegean[13] et les Plain sgraffiato[14]. Les sgraffiato polychromes vont se développer à partir du XIVe siècle avec des associations de glaçure brune et verte ou jaune et verte.

La production de sgraffiato se diffuse très largement dans l’ensemble de l’Empire byzantin, selon des proportions jamais atteintes par les autres types de céramiques byzantines.

Située entre l’Empire byzantin dont elle a récupéré une partie des territoires et la Syrie, la dynastie des Saljuqides de Rum (1071-1302) produit ses propres sgraffiato, notamment au XIIe-XIIIe siècle. Certaines de ces céramiques témoignent des liens existant entre la Syrie ayyubide et l’Anatolie comme par exemple, des bols décorés de stries à l’extérieur et que l’on retrouve à Qal’at Ja’bar (Syrie) et Korukutepe. Plusieurs bols d’argile rouge ont également été excavés à Samsat et sont ornés à l’extérieur de bandes verticales dans lesquelles se déploient des motifs répétitifs, très serrés et nerveux. Ces motifs gravés dans l’engobe sont ensuite recouverts d’une glaçure vert pistache qui se déploie à l’intérieur comme à l’extérieur. À Konya au musée d’Eregli, nous pouvons noter la présence d’un fragment de bol sur lequel se déploie un motif de fauconnier[15] et au Çinili Kösk sont exposés des plats ornés de personnages portant des vêtements à rayures assez proches des verres émaillés de Syrie du nord.

Plus tard, sous les Mamluks, la technique du sgraffiato continue à être très utilisée en Égypte et en Syrie comme en témoignent des pièces datées de la fin du XIIIe jusqu’au milieu du XIVe siècle. La pâte argileuse est d’un rouge très foncé, plusieurs couches d’engobe peuvent être utilisées, de couleur jaune, vert, marron et noir et la glaçure très plombifère est monochrome, autorisant ainsi des motifs sur plusieurs épaisseurs. Ce sont surtout des coupes tronconiques sur pieds, des calices, des bassins et des gobelets. Les sgraffiato de cette époque se caractérisent par des incisions plus profondes donc plus apparentes. Quelques sgraffiato mamluks sont signés, tels ceux d’un certain Sharaf ou d’un autre artisan nommé « le maître égyptien ».

Les inscriptions en graphie thuluth, à hautes hampes, sont très fréquentes sur les céramiques mamlukes du XIVe siècle[16]. Des blasons des dignitaires interrompent les bandeaux épigraphiés qui courent le long des parois. On retrouve également quelques frises d’animaux mais la céramique mamluke se caractérise surtout par la rareté des motifs géométriques et végétaux et par l’absence de personnages, contrairement aux productions antérieures.

La technique du sgraffiato continue sa migration en Méditerranée et, après le XIIIe siècle, est cette fois adoptée par les ateliers d’Italie notamment à Bologne, Padoue, Faenza et Ferrare. Ces pièces, qui présentent un style local dérivé des pièces d’Al-Mina,  sont recouvertes d’une glaçure verte ou ocre et sont appelées « mezza maiolica » ou « graffita arcaica »[17]. D’Italie, la technique du sgraffiato se diffuse ensuite en France notamment dans la région d’Avignon en Provence et en Beauvaisis.

Du XIe au XIVe siècle, les frontières entre le monde musulman et le monde chrétien sont donc bien minces et l’influence des artisans est réciproque et constante.

C. P.

NOTE


[1] Sont exclues de la qualification de sgraffiato : les céramiques lustrées ornées d’une fine gravure, les jaspées gravées de Mésopotamie, les céramiques safavides à décors dits « secrets », les céramiques Gabri qui allient champlevé et gravure et les « lakabi » produits en Iran et en Syrie qui utilisent le relief ou la ronde-bosse.

[2] Mais il n’est pas exclu que les rehauts de couleur soient appliqués sur la glaçure encore liquide.

[3] Céramiques dites « jaspées »  gravées, souvent des fragments de bordures ornés de spirales ou de palmettes.

[4] Céramiques d’Amol et Garrus : certaines pièces découvertes à Amol présentent un motif gravé et peint en vert, mais également des motifs gravés sous une glaçure monochrome de couleur claire. Les céramiques dites « sgraffiato » de Garrus sont plus fréquemment des champlevés que des sgraffiato.

[5] 1099, prise de Jérusalem par les croisés. En 1187, Saladin reconquiert les places fortes croisées. Cette date marque la fin de l’occupation croisée sous les Ayyubides mais les croisés seront présents en Syrie jusqu’en 1291 sous les Mamluks.

[6] (fig.1) Bol découvert en Syrie, argile rouge, engobe blanc avec décor d’oiseau incisé, colorée de brun, jaune et vert sous une glaçure transparente ; XIIIe siècle, H. : 7 cm, D. : 21,5 cm (musée du Koweït, inv. LNS 685C).

[7] Chypre est dominée par les Byzantins jusqu’en 649 puis, après un court intermède arabe, de 965 jusqu’à la fin du XIIe siècle.

[8] (fig. 2) Plat aux fiancés, Syrie, XIIIe siècle,  Collection Croisier,  IMA, inv.C-S5 et (fig. 3) coupe du mariage de Chypre, XIIIsiècle, Collection privée.

[9] (fig. 4) Coupe au couple d’amoureux, Iran, Xe-XIe siècle, musée du Louvre, acquise en 1991, (inv. MAO 859).

[10] (fig. 5) Bol avec décor incisé sous glaçure verte, Constantinople, XIIIe siècle, musée Benaki, Athènes (inv. 13583).

[11] Céramiques datées  du XIIsiècle et se caractérisant par de très fines incisions réalisées avec un stylet. Ce type de sgraffiato a son origine à Constantinople et à Corinthe et présente des motifs floraux et d’arabesque extrêmement délicats.

[12] Ces sgraffiato datés des environs de 1200, se caractérisent par une combinaison d’incisions fines et larges  sous une glaçure jaune- orange ou verte. Des pièces de ce type ont été découvertes à Constantinople, Chypre et Al-Mina et présentent des motifs de palmettes et de chevrons inscrits dans des cercles. Ex : Digenes Akritas

[13] Ces sgraffiato se développent au début du XIIIe siècle et présentent une glaçure jaune - brun ou verte avec parfois des éclaboussures de vert. On les retrouve à Skopelos, Saranda Kolones ou Thessalonique. Cette céramique est plus grossière que les Zeuxippus vus précédemment. Le motif le plus caractéristique se compose de traits ondulants descendant verticalement le long de la paroi et se terminant par des losanges quadrillés.

[14] Les Plain sgraffiato ou sgraffiato tardifs datent de la période paléologue et présente une glaçure jaune claire ou crème. Plusieurs de ces céramiques ont été découvertes à Spartes, Corinthe et en Égypte.

[15] (fig. 6) Konya, Eregli Museum, H. : 6cm, D. : 4,5 cm, XIIIe siècle, (inv. 980).

[16] (fig. 7) Bol découvert en Égypte, argile rouge chamois, engobe blanc, décors de blason et d’écritures colorés de vert et brun sous une glaçure ambre, XIVe siècle,  (musée du Koweït, inv. LNS 125C).

[17] (fig. 8) Assiette, Italie du Nord, XVe-XVIe siècle, Musée national de la céramique de Sèvres.