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Les vases dits « de l’Alhambra »

  • Titre / dénomination : Les vases dits « de l’Alhambra »
  • Lieu de production : Espagne, Malaga ?
  • Date / période : XIVe – début du XVe siècle
  • Matériaux et techniques : Céramique à pâte argileuse ; décor peint sur glaçure opacifiée
  • Ville de conservation : Grenade
  • Lieu de conservation : Lieux de conservation divers

Dernière puissance musulmane d’Espagne, le royaume nasride (1238-1492) développa une vie de cour brillante, dont le palais de l’Alhambra à Grenade nous restitue le souvenir. Parmi les pièces les plus spectaculaires produites par les ateliers nasrides figure une série de vases monumentaux à décor lustré, parfois rehaussé de cobalt, connus aujourd’hui sous le nom de « vases de l’Alhambra ». Seuls huit exemplaires nous sont parvenus intacts. Des tessons découverts à l’Alhambra suggèrent cependant une production plus importante. Ces vases sont désignés de façon conventionnelle par le nom de leur ancien propriétaire, leur lieu actuel de conservation ou  les motifs qui les ornent[1].

Ces vases reprennent la forme caractéristique des tinajas, grandes jarres à vin produites aux Xe – XIe siècles en Andalousie et en Afrique du Nord. Sur une base cylindrique et striée s’épanouit une large panse piriforme ; le col, très haut et orné de côtes, s’évase au niveau de la lèvre saillante ; deux anses en forme d’ailes, parfois festonnées, relient les épaules au col. Ces vases se distinguent par leurs dimensions imposantes (jusqu’à 1,70 m) et leur décor complexe, organisé la plupart du temps en registres horizontaux : larges inscriptions répétitives en kufique (al-mulk l’illah, « le pouvoir appartient à Dieu », souvent abrégé en al-mulk), liserés unis, arabesques, chevrons et frises géométriques couvrent la surface du vase. Deux d’entre eux[2] présentent au niveau des anses le motif prophylactique khams (« main sacrée »). D’autres[3] ont reçu un décor animalier.

Seuls deux de ces vases ont été trouvés à Grenade. L’appellation « vase de l’Alhambra » relève donc davantage de la légende romantique que de la réalité historique. La plupart des auteurs attribuent cette production à la ville de Malaga, port majeur et centre culturel et artistique du royaume. La production de céramique lustrée y est attestée tant par l’archéologie que par les sources historiques. De Malaga étaient exportées en Méditerranée et jusqu’en Europe du Nord des pièces lustrées à destination des cours princières. En 1289, l’inventaire du port de Portsmouth mentionne ainsi des céramiques de Malaga « aux étranges reflets » pour Eléonore de Castille, femme d’Édouard I d’Angleterre.

De nombreux spécialistes ont tenté d’organiser chronologiquement cette production, en se basant sur la silhouette des vases et leur décor. Les plus anciens, attribuables au début du XIVe siècle, seraient les vases uniquement lustrés, accordant une place importante à l’épigraphie et présentant une forme relativement trapue[4]. Une seconde série attribuée au début du XVe siècle se distinguerait par un profil plus élancé, des rehauts de cobalt et un décor plus figuratif[5].

La fonction de ces vases est une autre énigme. Leur taille, leur poids et leur fragilité excluent tout usage pratique. Ils semblaient occuper à l’origine de grandes niches comme il en existe dans les résidences des princes nasrides[6] et dont plusieurs portent des inscriptions poétiques faisant allusion à des jarres à eau. Ce liquide, ainsi que certains des motifs de décor (les gazelles autour d’un arbre de vie par exemple) associent ces vases et, par extension, les palais qu’ils ornent au paradis. Par leur forte présence physique et la  richesse de leur décor, ils incarneraient la grandeur du prince et la perfection divine.

Redécouverts au XVIIIe siècle, ces vases remportèrent un franc succès auprès des collectionneurs. Leur rareté amena quelques artistes à créer des pastiches, dont certains se trouvent aujourd’hui dans des musées. J.-T. Deck et le Baron J.-C. Davillier réalisèrent ainsi pour l’Exposition Universelle de 1862 une imitation du vase aux gazelles, achetée par le Victoria and Albert Museum de Londres. Au-delà du pastiche, les vases de l’Alhambra et plus largement leur répertoire décoratif sont à l’origine d’une veine créatrice originale : mentionnons par exemple un vase étonnant, en métal incrusté d’or et d’argent signé Placido Zuloaga et daté de 1881. Passé en vente chez Sotheby’s en avril 2006, l’objet témoigne de la fascination qu’exerce encore l’Alhambra et ses héritages artistiques sur les collectionneurs contemporains. 

NOTE

[1] Le vase Osma, de l’Instituto de Valencia de Don Juan à Madrid ; le vase Simonetti et le vase aux gazelles, du Museo Nacional de Arte Hispano-musulmán de Grenade ; le vase du Museo Nazionale de Palerme ; le vase Jerez et le vase Hornos, du Museo Arqueológico Nacional de Madrid ; le vase du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ; le vase du Nationalmuseum de Stockholm ; le vase Heilbronner, disparu dans un incendie à Irún en Espagne en 1936 ; le vase avec l’écu des Nasrides, uniquement connu par une gravure du XVIIIe siècle. Le Museum für Islamische Kunst de Berlin et la Freer Gallery of Art de Washington possèdent deux vases fragmentaires. Des fragments moins importants sont conservés dans diverses collections, notamment à Grenade et à l’Hispanic Society of  America de New York.

[2] Jerez et Saint-Pétersbourg.

[3] Vase aux gazelles, vase de la Freer Gallery.

[4] Vases Osma, Simonetti, de Palerme, Jerez, de Saint-Pétersbourg et de Stockholm.

[5] Vase aux gazelles, fragments de la Freer Gallery et de Berlin.

[6] Dès le XVIIe siècle, plusieurs sources historiques témoignent de leur présence au sein de l’Alhambra. L’abbé F. Bertaux par exemple, lors d’une ambassade en 1659, signale « de grands vases de terre peinte, où il n’y avait pour lors que quelques fleurs en quelques uns ».



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