Interview de Mme Chapoutot Remadi, Professeur, Faculté de sciences humaines et sociales, Tunis
Lieu d’hygiène et de détente, les bains (hammam), très répandus dans le monde islamique, tiennent un rôle important comme lieu de rencontre et de construction du lien social. Dans l’imaginaire occidental, ils sont emblématiques de la civilisation islamique.
Ces établissements ont connu un important développement en terres d’Islam car, traditionnellement, la pratique du bain est liée au fait religieux. Faisant partie intégrante de l’acte pieu, les petites ablutions rituelles doivent précéder chacune des cinq prières quotidiennes. Les grandes ablutions sont réalisées tous les vendredis avant la grande prière hebdomadaire. Le Coran et les Hadith énoncent des préceptes relatifs à l’hygiène corporelle et à la santé[1]. Ce fondement religieux de la pratique du bain explique en partie la place que ces bâtiments occupent dans le paysage urbain des cités du monde musulman, ce dès les débuts de l’Islam[2].
Deux catégories de bains existent dans le monde islamique médiéval. Certains, publics sont destinés aux hommes, les autres aux femmes. Les hammams sont répertoriés en très grand nombre dans les villes orientales médiévales, par exemple en Syrie, où furent recensés 57 bains publics à Damas au XIIe siècle et 164 à Alep au XIIIe siècle. Ce nombre important, déjà étonnant en soi, ne doit pas faire oublier qu’à ces lieux publics s’ajoutaient les bains privés, aménagés dans les palais ou les riches demeures des élites. Moins nombreux, ils représentent quand même un tiers des bains stambouliotes au XVIIe siècle.
Les principales sources d’étude et de connaissance de ces établissements sont bien sûr les témoignages matériels, archéologiques ou architecturaux selon l’époque à laquelle ils appartiennent. Mais les bains ont aussi séduit les voyageurs et les artistes européens, qui les évoquent de manière pittoresque dans leurs récits de voyage ou leurs peintures. Cet intérêt pour les hammams est probablement lié au fait qu’en Occident, l’évolution morale dictée par des considérations religieuses et par un changement de mentalité ayant pour conséquence la méfiance vis à vis de l’eau, réputée vecteur de maladies, a entraîné la disparition de ces établissements dès le XVe siècle, alors qu’ils étaient auparavant largement utilisés.
Si, dès les débuts de l’Islam, les bâtiments abritant les bains sont construits selon des formules architecturales déjà élaborées, c’est parce que cette institution était très répandue dans le monde antique méditerranéen.
En Grèce, les thermes, qui comptent parmi les édifices publics les plus représentatifs de la vie en société, se développèrent particulièrement dans les centres urbains sur le principe d’une salle centrale en rotonde entourée de pièces. Dans l’Empire romain se mit en place une disposition nouvelle caractérisée par un axe principal autour duquel sont situées les salles secondaires. Plus de 800 bains sont attestés aux IIIe-IVe siècles, dont certains, comme les thermes de Dioclétien (298-306) sont des établissements publics très vastes. L’existence de bains privés, plus petits, est aussi attestée.
Plusieurs pièces, aux usages bien définis, se succèdent strictement : le vestiaire (apotyderium), la salle tiède (tepidarium), la salle chaude (caldarium) et la salle froide (frigidarium), tandis que des pièces annexes dédiées aux activités sportives (natatio et palestre), viennent se greffer sur ce schéma de base. Dans les thermes romains, le système d’adduction d’eau et de chauffage, indispensable au fonctionnement de l’établissement, était déjà très élaboré. L’alimentation en eau se faisait par l’intermédiaire de citernes remplies d’eau provenant d’aqueducs. Tout le système de chauffage de l’air et de l’eau était souterrain. Des galeries voûtées, permettant au personnel d’alimenter les chaudières, contenaient les canalisations menant à chaque salle de l’établissement. Le système de voûtes et de murs creux permettait une bonne répartition de la chaleur, tandis que les sols épais étaient chauffés grâce un système de pilettes en brique disposées sous le sol et diffusant la chaleur (hypocauste).
C’est de l’époque romaine que date l’introduction des bains en Syrie, région où la dynastie omeyyade établit le siège du califat dès 661.
De nombreuses constructions civiles (Khirbât al Mafjar, Qasr Al Hayr Al-Gharbi) commanditées par les princes omeyyades sont pourvues de bains. Certains sites étaient peut-être exclusivement des bains (Qusayr Amra). Le principe général est inspiré des bains antiques même si des adaptations significatives furent réalisées. On y retrouve les mêmes systèmes d’hypocauste et de canalisations chauffantes et les mêmes salles mais disposées différemment : on ne retrouve pas en effet la succession traditionnelle vestiaire, salle froide, tiède, puis chaude. Le vestiaire est en général beaucoup plus vaste que dans les thermes romains, il tient en effet une fonction d’apparat évidente, mise en avant par les somptueux décors qui s’y déploient[3]. On ne retrouve plus le grand frigidarium et ses équipements sportifs du monde antique – même si le souvenir en subsiste parfois comme à Khirbat al-Mafjar – mais une salle de dimensions plus modestes. Enfin, les deux salles chauffées, la tiède et la chaude, dont la couverture en coupole facilite le ruissellement de la vapeur d’eau, occupent une place plus importante que les tepidarium et caldarium romains. Les chaufferies sont placées derrière la salle chaude.
Les bains médiévaux plus tardifs reprennent les dispositions mises en place à l’époque omeyyade, tout en les simplifiant. On retrouve ainsi au Proche-Orient, aux époques ayyoubide puis mamluke[4], un schéma où le vestiaire est prolongé par deux salles intermédiaires (dont la tiède, souvent centrale, couverte en coupole, fait l’objet d’un développement assez important) suivies de l’étuve, derrière laquelle est située la salle de chauffe. De nombreuses alcôves offraient une certaine intimité.
Aux époques postérieures, l’évolution du plan des hammams se caractérise par l’abandon progressif de la salle intermédiaire non chauffée et surtout par l’accroissement du volume de la salle chaude, qui prédominera sur les autres pièces dès le XVIIIe siècle.
En Occident musulman (Espagne et Maghreb), les principes des bains orientaux furent repris largement, comme dans les bains du Xe siècle intégrés dans le palais de Villalompardo (Espagne, Jaen), constitués de quatre salles (vestiaire, froide, tiède, chaude) et d’une chaufferie dont l’éclairage était procuré par des ouvertures étoilées ornées de vitraux ménagées dans les plafonds, ou plus tard les bains de l’Alhambra à Grenade.
Le principe des bains islamiques fut également adopté en Sicile (Bains de Cefalà Diana, XIIe siècle), une île qui, après avoir été sous domination musulmane du IXe au XIe siècle, retourna dans la sphère chrétienne tout en perpétuant de nombreuses traditions islamiques et byzantines.
En Anatolie, les bains connurent un développement remarquable à l’époque ottomane. Parmi les nombreux établissements de la capitale, le palais de Topkapi ne comportait pas moins de 30 bains. Les hammams publics appartenaient souvent à l’enceinte des complexes accueillant les mosquées ; c’est le cas entre autres à la Suleymaniyye. L’usage abondant des coupoles et les traditions architecturales byzantines furent, comme dans l’architecture religieuse, largement répandus. On observe souvent, par exemple dans les bains « de Roxelane » – l’épouse du sultan Soliman – à Istanbul, l’existence de deux espaces symétriques isolés l’un de l’autre, correspondant une utilisation séparée pour les hommes et les femmes.
Si, de nos jours, la plupart des logements urbains comportent une salle de bain, le hammam reste un lieu incontournable de sociabilité.
C. S.
[1] Le livre sacré dit (Cor., II-222.) : « Dieu aime ceux qui se tournent vers Lui constamment, et Il aime ceux qui se maintiennent purs et propres ». Selon les dires du prophète Muhammad rapportés dans les Hadith, la propreté équivaudrait à « la moitié de la santé ».
[2] Les bains sont toujours situés près des mosquées.
[3] Voir par exemple, les programmes décoratifs des bains de Qusayr Amra et du complexe de Khirbât al-Mafjar.
[4] Hammam ‘Izz al-Din, Liban, Tripoli, 1294-1298.
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