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Qantara - Les sciences religieuses
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Les sciences religieuses

A Byzance

Le terme de sciences religieuses est peu adapté pour Byzance, où la théologie dépend non de la réflexion mais de la révélation, de la liturgie et de la contemplation : la théologie « dialectique », plus proche d'une démarche scientifique, y est peu répandue, à l'inverse de l'Occident chrétien.

La relation entre la réflexion profane et la réflexion religieuse est, à Byzance, souvent conflictuelle. Ce conflit s'exprime par différentes crises.

Au VIe siècle, le théologien antiochien Cosmas Indicopleustès reproche au philosophe alexandrin Jean Philopon d'utiliser des notions issues de la philosophie profane pour défendre des affirmations théologiques (par exemple, sur l'éternité du monde) ; Jean Philopon réplique en développant une cosmologie fondée sur la science hellénique (Ptolémée, Hipparque) tout en affirmant la compatibilité foncière entre la science et la Bible[1].

Au XIIe siècle, Jean Italos, qui prétend exposer les mystères de la foi à l'aide de notions philosophiques profanes, est condamné par le synode de Constantinople. Au XIVe siècle, le débat rebondit autour de la possibilité de connaître Dieu. Le moine Grégoire Palamas, qui soutient que la contemplation des saints les conduit à une connaissance certaine de Dieu, obtient la condamnation de Barlaam le Calabrais, pour qui Dieu est inconnaissable mais peut accorder à la raison humaine certaines lumières à son propos. Peu après, Prochoros Kydonès, qui veut acclimater la scolastique latine à la théologie orthodoxe, et introduire la dialectique en théologie, est condamné par le synode pour son opposition à Palamas.

Les sciences religieuses sont en principe réservées aux clercs. Cependant, durant toute l'histoire byzantine des laïcs cultivés, voire des empereurs, s'en préoccupent et les pratiquent.

À partir du XIe siècle, l’enseignement de la théologie est assuré, dans l'école patriarcale, qui dépend de Sainte-Sophie de Constantinople, par des didascales, dont le statut est précisé en 1107 par un édit d'Alexis Comnène. Les principaux sont les didascales de l'Écriture, qui ont rang de diacre : le didascale de l'Évangile (qui porte le titre de didascale œcuménique), le didascale de l'Apôtre et le didascale du Psautier. Ces didascales forment les futurs évêques et les prédicateurs qui auront pour mission d'enseigner le peuple.

Dans les monastères, les higoumènes transmettent aux moines un enseignement surtout spirituel par le biais de catéchèses hebdomadaires ou journalières (Catéchèses de Théodore Stoudite au Stoudios au IXe siècle, ou de Syméon le Nouveau Théologien au Xe siècle)[2].

L'exégèse consiste à expliquer et commenter l'Écriture ; le canon des Écritures est fixé plus tardivement qu'en Occident, la canonicité de l'Apocalypse de Jean n'étant par exemple reconnue qu'au VIe siècle. Jusqu'au VIIe siècle, deux grandes écoles d'interprétation se partagent l'Orient chrétien : la méthode allégorique pratiquée largement à Alexandrie, et la méthode littérale à Antioche ; cependant, beaucoup d'exégètes patristiques combinent les deux méthodes. Des chaînes patristiques sont composées, réunissant dans les marges des manuscrits bibliques les citations de Pères sur un même passage de l'Écriture. À partir du concile in Trullo (692), l'interprétation de l'Écriture est réservée aux clercs, qui doivent rester dans la limite de la tradition des Pères.

En théologie aussi, les écrits des Pères acquièrent à cette époque une « autorité » comparable à celle de l'Écriture. Au VIIIe siècle, Jean Damascène récapitule la théologie orthodoxe dans le traité De fide orthodoxa qui aura une grande fortune. La tradition patristique est transmise également par la liturgie qui devient l'expression de la foi orthodoxe. À partir du Xe siècle, le monopole des clercs dans le domaine théologique est contesté par des moines comme Syméon le Nouveau Théologien qui à l'inverse veulent réserver la théologie aux contemplatifs qui ont expérimenté la grâce de l'Esprit saint. Ce courant, étouffé dans les siècles suivants, resurgit au XIVe siècle avec la querelle hésychaste et la doctrine de Grégoire Palamas.

Le droit canon byzantin intègre les lois civiles et ecclésiastiques dans des recueils communs, les nomokanons, qui regroupent selon un classement thématique les lois impériales et les « canons » issus des apôtres, des conciles et des Pères. Ces compilations sont commentées par les canonistes (Zonaras, Balsamon et Aristènos au XIIe siècle ; Blastarès et Harménopoulos au XIVe siècle) qui s'efforcent d'adapter la législation aux conditions nouvelles.

Les sciences religieuses ne sont pas autonomes, malgré les tentatives de quelques esprits indépendants qui en subissent les conséquences. L'empereur, gardien de l'orthodoxie, peut à l'occasion présider le synode des évêques réunis autour du patriarche : c'est ainsi qu'Alexis Comnène, en 1082, fait condamner Jean Italos ; en 1166, Manuel Comnène impose la théorie, d'origine latine, qui veut que la phrase du Christ  « le Père est plus grand que moi » s'applique au Verbe incarné et non au Fils éternel.

Mais c'est surtout l'Église qui assure l'orthodoxie de la doctrine. Plusieurs procès synodaux condamnent des déviances spirituelles ou théologiques. Ces déviances sont résumées dans le Synodikon de l'orthodoxie[3], qui date de la victoire des images après le second iconoclasme et qui, constamment mis à jour, énumère les hérésies et doit être lu chaque année le premier dimanche de Carême (dimanche de l'Orthodoxie).

M. -H. C.

 

En Islam

Le mot arabe ‘ilm ou « science » désigna d’abord les connaissances dans le domaine de la religion musulmane avant d’être employé dans une acception plus large, notamment à partir du IXe siècle, lorsque l’on se mit à traduire en arabe les ouvrages de l’Antiquité grecque portant sur la médecine, les mathématiques ou la philosophie. Le besoin se fit alors sentir de distinguer nettement le domaine des sciences religieuses ou al-‘ulûm al-dîniyya de celui de la science profane des Anciens ou ‘ilm al-awâ’il. Néanmoins les savoirs nés au sein même de l’islam occupèrent toujours une place prépondérante qui se renforça encore à partir du XIIe siècle au point que les oulémas, littéralement « les savants », mais en fait « les spécialistes des sciences religieuses », prirent une place prépondérante dans la société musulmane et constituèrent même un corps hiérarchisé dans l’Empire ottoman.

Pourtant le domaine des sciences religieuses n’a été défini que lentement à l’époque médiévale et les différents auteurs qui ont essayé de le circonscrire au fil des siècles ne sont pas toujours tombés d’accord sur les disciplines qui le composait et sur les limites de son champ d’action. Les différentes classifications adoptées entre sciences profanes ou rationnelles et sciences religieuses, puis plus tard chez al-Ghazâlî (m. 1111) entre sciences d’ici-bas et sciences de l’au-delà traduisent une hésitation constante sur la hiérarchisation des sciences et sur les rapports ambigus entretenus entre religion et raison.

À la base de toutes les sciences religieuses se trouvent les textes fondamentaux de l’islam à savoir le Coran, le livre sacré des musulmans renfermant l’authentique parole de Dieu, et le hadîth comprenant l’ensemble des récits relatant les propos et les actes du Prophète Muhammad. L’acquisition des sciences de base ou usûl reposait d’abord sur la mémorisation du Coran dans sa totalité par ceux qui méritaient alors le titre de hâfiz, mais surtout sur le commentaire et l’éclaircissement du texte sacré sous forme d’exégèse ou tafsîr, discipline dont la fondation remonte à Ibn ‘Abbâs (m. 687), cousin de Muhammad. Le développement des commentaires coraniques ne put se faire sans avoir recours à des sciences complétives, souvent comprises comme sciences religieuses, telles la lexicographie, la grammaire ou encore l’histoire des prophètes bibliques ou isrâ’îliyât et des premiers arabes. C’est cependant dans le domaine du hadîth ou « Tradition » que les savants musulmans conduisirent un véritable travail d’investigation en se mettant en quête de traditions nouvelles (talab al-‘ilm) à travers tout le Dâr al-islâm, mais surtout en élaborant une véritable démarche scientifique lorsque le besoin se fit sentir au IXe siècle de fixer par écrit la Tradition prophétique et de distinguer les traditions authentiques de celles forgées au fil du temps pour la défense de causes politiques ou religieuses diverses. L’examen se porta davantage sur les « chaînes des garants » qui devaient assurer la fiabilité de la transmission orale de ces récits depuis l’époque du Prophète que sur les récits eux-mêmes. La nécessité se fit alors sentir de dresser la biographie de ces transmetteurs afin de connaître leurs origines, la date à laquelle ils vécurent ou encore le niveau de leur piété afin de juger de la validité des transmissions. Le genre du dictionnaire biographique connut alors un essor sans précédent à partir de la rédaction du Livre des générations d’Ibn Sa‘d (m. 845), véritable ouvrage de référence qui fournit des informations sur plus de 4 000 transmetteurs. L’ensemble des hadîths  authentiques une fois réunis dans les ouvrages canoniques comme les deux Sahîh de Bukhârî et Muslim contribuèrent à l’élaboration de la sunna ou modèle normatif que devait suivre le fidèle en se fondant sur la vie de Muhammad.

Étroitement lié à la science des traditions, le droit musulman ou fiqh apparaît pourtant comme une branche à part des sciences religieuses, entrant dans la catégorie des sciences dérivées ou furû‘ dont l’objet d’étude porte sur les fondements de la Loi religieuse ou sharî‘a et son  élaboration. La science du fiqh doit en effet permettre d’établir pour le musulman des règles pour la vie en société tout en préparant sa vie dans l’au-delà, en couvrant tous les domaines et en répondant par anticipation à chacune des situations à laquelle le fidèle pouvait être confronté. Les jurisconsultes ou faqîh-s comme Malik ou Abû Hanîfa commencèrent à partir de la seconde moitié du IXe siècle à élaborer des systèmes de pensées et des méthodes d’approche pour répondre aux nouveaux problèmes de la communauté musulmane qui ne trouvaient pas de réponse explicite dans les textes sacrés. L’effort de réflexion de ces savants appelé ijtihâd donna naissance à plusieurs types de raisonnement comme le consensus ou ijmâ‘ ou encore l’analogie ou qiyâs qui contribuèrent à l’élaboration de nouvelles sources de la Loi musulmane après le Coran et la sunna et constituèrent la marque des différentes écoles juridiques sunnites qui virent alors le jour en Islam et dont les quatre principales (hanafite, malikite, chafiite et hanbalite) ont survécu jusqu’à nos jours.

L’adoption d’une démarche spéculative ou kalâm dans les sciences religieuses commença dans la seconde moitié du VIIIe siècle dans le sillage du mouvement mu‘tazilite. La démarche consistait à justifier a priori la foi et la croyance religieuse en s’appuyant non plus seulement sur les données scripturaires, qui restent premières, mais aussi sur la raison et la réflexion. Le kalâm mu‘tazilite condamné par les branches les plus littéralistes de l’islam comme les hanbalites survécut néanmoins dans l’islam sunnite sous une forme atténuée à travers les écoles théologiques ach’arites et maturidites qui virent le jour au Xe siècle. Il ne s’agissait plus alors que de limiter l’usage du kalâm non plus à l’explication, mais à la défense de la foi musulmane pour convaincre ceux qui doutaient ou comme élément discursif pour répondre aux innovations blâmables.

Le lieu traditionnel de l’enseignement des sciences religieuses fut pendant des siècles cantonné aux grandes mosquées urbaines où les oulémas transmettaient leur savoir à des emplacements réservés, souvent au pied d’un pilier, avec un auditoire assis en cercle (halqa) autour du maître. Cependant, à partir du début du XIIe siècle avec l’affirmation de l’hégémonie des sciences religieuses dans le champ du savoir, des édifices spécialisés pour chacune des disciplines furent alors construits, généralement sous le patronage des dynastes locaux, soucieux de se concilier le milieu des oulémas et de le faire passer sous son contrôle : ainsi se diffusèrent depuis l’Iran jusqu’au Maghreb des dâr al-hadîth où l’on enseignait la tradition prophétique, mais surtout des madrasas pour l’apprentissage du fiqh. Ces édifices qui ne répondaient pas dans un premier temps à un programme architectural organisé se singularisèrent par la suite, essentiellement en Orient, par leurs quatre salles de cours à îwân, correspondant aux quatre écoles juridiques, largement ouvertes sur une cour centrale.

Ces institutions, bien encadrées par le pouvoir et délivrant un enseignement largement figé, furent construites à un moment correspondant à la « fermeture des portes de l’ijtihâd » marquant, dans le domaine des sciences religieuses, une longue période de stagnation, qui ne prit fin qu’à l’époque contemporaine.

J. –M. M.

 

Bibliographie

Meyendorff, J., Initiation à la théologie byzantine, (traduit de l'anglais par Anne Sanglade), Paris, 1975.

Mayeur, J.-M., Piétri, Ch., Vauchez, A. et Venard, M. (dir.), Histoire du christianisme, Paris, Desclée, vol. IV (Évêques, moines et empereurs [610-1054], 1993), V (Apogée de la papauté et expansion de la chrétienté [1054-1274], 1993), et VI (Un temps d'épreuves [1274-1453], 1990).

NOTE


[1] Cf. Wolska, W. , La topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustès : théologie et science au VIe siècle, Paris, 1962 ; Philopon, Jean, La Création du monde, Pères dans la foi 87-88, Paris, 2004.

[2] Cf. Congourdeau, M.-H., « Théodore Stoudite », dans Dictionnaire de Spiritualité, XVI, 1991.

[3] Gouillard, J., Le Synodikon de l'Orthodoxie , édition et commentaire, Travaux et mémoires du Centre de Civilisation de Byzance, 2, 1967, p.1-316.



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