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Monopoles du pouvoir

A Byzance

Le monopole de l’Etat

Byzance hérita des interdictions du droit romain concernant l’exportation de denrées alimentaires telles que le blé, le vin et l’huile, ainsi que celles imposées sur des matériaux d’importance stratégique, comme les armes et le fer. Au IVe siècle fut aussi interdite l’exportation de l’or et de l’argent. Ces interdictions visaient évidemment à la protection de la population contre une disette, à la défense de l’Empire contre une agression ennemie et au maintien de l’équilibre monétaire. L’Etat se réservait également le droit d’exploiter certains produits, tel que le sel. Dans ce dernier cas, il louait à un particulier ou à un groupe de particuliers le droit d’exploiter pour une certaine période le produit, contre une somme fixée d’avance. Il appliquait la même pratique pour assurer la perception des taxes commerciales.

En ce qui concerne le commerce des produits alimentaires, l’approvisionnement de grands centres urbains de la période protobyzantine  nécessitait des quantités considérables des substances alimentaires (céréales, vin, huile). L’Etat faisait acheter des céréales en Egypte, en Afrique et en Sicile, du vin et de l’huile en Syrie et en Palestine et les faisait transporter à Constantinople et, probablement, à certaines capitales provinciales, par exemple Thessalonique. Par la suite, il faisait distribuer les victuailles aux ayant droits. Cette pratique était connue sous le nom d’annone. Le tarif d’Abydos (vers 492) se réfère sans doute au transport de l’annone à la capitale de l’Empire d’Orient. Il ne faut pas néanmoins surestimer l’importance de l’annone dans le commerce de la période protobyzantine. Des études récentes ont démontré que le commerce privé occupait une place majeure dans le système d’échanges.

La crise démographique qui frappa Byzance à partir de la seconde moitié du VIe siècle eut comme conséquence la baisse de la demande. Cette évolution ainsi que la conquête islamique de la Syrie, la Palestine et l’Egypte menèrent à l’abolition du système de l’annone. Dorénavant, et jusqu’à la fin du XIIe siècle, le commerce de céréales produites dans les plaines de la Thrace, de la Bithynie et des régions côtières de l’Asie Mineure était pratiqué par des particuliers et l’Etat n’intervenait qu’en cas d’urgence, c’est-à-dire lorsqu’il y avait, surtout à Constantinople, une disette qui entraînait une hausse automatique des prix. Pour remédier à cette situation, l’état procédait soit à la disposition de ses propres réserves, soit à l’achat de céréales sur d’autres marchés et à leur disposition au marché de la capitale. Du reste, l’interdiction de l’exportation du blé était forcément respectée, compte tenu du fait que la production céréalière n’était pas suffisamment abondante pour en permettre l’exportation. Il est encore discuté de savoir si les interdictions concernant le vin et l’huile étaient maintenues. Pendant la période tardive (XIIIe - XVe siècle), et lorsque le processus de libéralisation du commerce était achevé, l’Etat n’intervenait dans le commerce des céréales que pour interdire leur exportation au cas où leur prix au marché dépassait un certain seuil, c’est-à-dire lorsque le risque d’une disette était imminent.

La soie et ses dérivés constituaient les autres produits de commerce  qui représentaient un souci pour l’Etat. Néanmoins, malgré l’importance économique et surtout symbolique des tissus de soie, le commerce de soieries n’était pas un monopole de l’état au sens strict du terme. Tous les indices suggèrent qu’à Byzance le commerce de la soie était soumis au contrôle de l’Etat, mais non pas pratiqué directement par lui. Certes, il est possible que le commerce de la matière première fût pendant des périodes brèves contrôlé par l’Etat. Les commerciaires des apothèkai qui apparaissent sur des sceaux datant du VIIe et des premières années du VIIIe siècle auraient été de riches entrepreneurs qui louaient pour une période limitée, le plus souvent d’un an, le droit d’acheter et de vendre la soie produite dans une certaine circonscription administrative. Au cours de la troisième décennie du VIIIe siècle, ce système se serait modifié et l’Etat aurait entrepris lui-même la commercialisation de la matière première. Malgré les réserves exprimées à l’égard de cette théorie, il reste que l’Etat pouvait accorder à des individus ou à des compagnies d’individus qui fonctionnaient comme des sociétés commerciales, le droit d’exploitation de certaines ressources.

 Au Xe siècle, la soie importée dans la capitale byzantine était vendue aux métaxopratai, un des corps de métiers alors en fonction. Ceux-ci la vendaient à leur tour aux sèrikarioi qui en fabriquaient des vêtements de soie. La vente de ces vêtements au marché était assurée par les vestiopratai. Le processus de la vente de la matière première présente des points communs avec ce que les économistes modernes appellent un monopole bilatéral. Les vendeurs aussi bien que les acheteurs étaient organisés en cartel dans le but de mieux contrôler les prix. Les accords entre particuliers étaient exclus. En ce qui concerne la commercialisation des tissus et de vêtements de soie, l’Etat imposait des restrictions interdisant la vente de certaines catégories en dehors de la capitale ou se réservant le droit exclusif d’acheter les plus luxueuses pour les besoins de la cour impériale. Il va de soi que les tentatives de contrebande ne faisaient pas défaut. Ces restrictions furent maintenues, à quelques exceptions près, jusqu’au XIIe siècle, lorsque le développement de la sériciculture et de l’industrie de la soie dans la province byzantine ainsi que l’ouverture des marchés aux Italiens modifièrent les traits de l’économie byzantine.

En général, à Byzance le commerce se trouvait en principe dans les mains des particuliers. Certes, l’Etat était omniprésent afin de défendre ses intérêts stratégiques, mais le commerce privé constituait la force qui mobilisait l’économie byzantine. Pratiquement, l’Etat ne s’y mêlait que pour protéger ses prérogatives dans des domaines liés à la majesté impériale (comme c’était le cas avec certaines soieries), pour assurer l’approvisionnement régulier de grands centres urbains (en réalité, à partir du VIIe siècle, de la capitale), ainsi que pour surveiller les transactions avec des peuples qui n’étaient pas familiers de l’économie monétaire, comme c’était le cas des Bulgares jusqu’au Xe siècle. A cette règle, l’exploitation des mines et des salines apportait une exception. L’empereur Justinien Ier fonda en 535 dans la région de Lazikè, au sud-est de la mer Noire, la ville de Pétra, y concentra tout le commerce de la région et accorda le monopole de ce commerce, et particulièrement de celui du sel, à un favori. La même pratique est également attestée à l’époque tardive et elle montre clairement qu’autour ce type de monopole, rivalisaient des intérêts contraires pour la mainmise sur une entreprise qui semble avoir été particulièrement profitable.

M. G.

 

En Islam

En terre d’Islam, la notion de monopoles du pouvoir ne fut jamais énoncée clairement et fluctua durant la période médiévale. La définition des pouvoirs du calife, chef politique et spirituel de la umma, ne commença en effet véritablement à être théorisée qu’à partir du XIe siècle, au moment même où la fonction califale perdait l’essentiel de son autorité, notamment dans Les statuts gouvernementaux d’al-Mawardî (974-1058), et plus tardivement dans les célèbres Prolégomènes d’Ibn Khaldûn (1332-1406). Aussi faut-il bien souvent s’en remettre à la pratique politique plus qu’à son énoncé théorique pour définir cette notion aux contours jamais clairement définis.

Si le pouvoir et ses monopoles sont théoriquement commandés par l’islam, ils découlent en réalité largement de l’imitation de Mahomet et des pratiques politiques en usage dans le premier état islamique de Médine. Les califes se sont avant tout considérés comme les successeurs de Mahomet et ont revendiqué à ce titre l’ensemble de ses pouvoirs, sans avoir cependant ses qualités de Prophète. Ils renoncèrent cependant, à quelques exceptions (al-Ma’mun (r. 813-833) ou les califes fatimides), à exercer un monopole doctrinal abandonné généralement aux hommes de religion. Les détenteurs du pouvoir en Islam ont exercé avant tout la « guidance » de la communauté comme l’indique le titre d’imâm qu’ils portèrent très tôt. A ce titre, ils exercèrent un certain nombre de monopoles comme celui de diriger la prière du vendredi, de conduire le pèlerinage annuel à la Mecque ou de frapper monnaie.

Dans ce cadre, le principal monopole du calife fut pendant des siècles celui de faire figurer et énoncer publiquement son nom, à l’exclusion de tout autre, en différents endroits et en différentes circonstances afin d’affirmer sa domination politique, puis, lorsque celle-ci s’affaiblit dans les derniers siècles du Moyen Age, son autorité spirituelle. Ce privilège fut alors la dernière trace de la splendeur califale et de l’unité du monde musulman sous une même autorité.

A partir du début de l’époque abbasside, le nom même du calife plaçait son règne sous la protection et l’assistance divine : le calife al-Mansûr (r. 754-775), « celui qui détient la victoire de Dieu » fut le premier à abandonner son nom de naissance pour adopter un nom de règne ou laqab al-khilâfî. Le port d’une titulature fut alors un privilège exclusif du calife et de son héritier désigné.

Un des premiers modes de diffusion du nom califal et en même temps un des plus anciens monopoles califiens fut celui de la khutba : dès l’époque omeyyade, les califes firent précéder la prière du vendredi, sur tout le territoire de l’Empire musulman, d’une harangue politique ou khutba qui contenait une invocation ou du‘â’ au nom du calife régnant. Le fait de prononcer ce nom était une marque d’allégeance envers le pouvoir en place et sa suppression une marque de rébellion dont on se remettait alors difficilement : en 822, Tâhir, gouverneur du Khurasan, mourut de façon suspecte, quelques jours après avoir fait supprimer le nom du calife al-Ma’mûn de la khutba prononcée dans les mosquées de sa province. Ce monopole commença cependant, dès l’époque abbasside à ne plus être exclusif : le nom du calife qui demeura le premier à être invoqué jusqu’à la fin du Moyen Age, fut bientôt suivi de celui de l’héritier désigné ou wâlî al-‘ahd, puis par ceux des grands émirs et des sultans seljoukides à partir du milieu du XIe siècle, tandis qu’en province, les gouverneurs de plus en plus autonomes imposaient à leur tour leur nom, après celui du calife, lors de la khutba.

Un autre monopole de nature régalienne était celui de la sikka correspondant à la prérogative de faire frapper les monnaies d’or et d’argent au nom du calife régnant. Cette marque de la souveraineté califienne mit un certain temps à se mettre en place, les premiers califes qui avaient conservé le type de frappes monétaires des souverains byzantins et sassanides ne faisaient apparaître leur nom qu’occasionnellement. La réforme du calife omeyyade ‘Abd al-Malik à la fin du VIIe siècle instaurant le dinar et le dihram et remplaçant les représentations figurées des souverains par un décor épigraphique de nature essentiellement religieuse ne fit que ralentir le processus ; ce n’est en effet que sous les califes abbassides al-Mahdî (r. 775-785) et Hârûn al-Rashîd (r. 786-809) que le nom du calife fut systématiquement gravé sur le monnayage. Cependant, ce monopole califien s’émoussa au fil des siècles : le nom du calife toujours présent fut bientôt accompagné de celui de l’héritier, du vizir ou du sultan, tandis que les gouverneurs de province faisaient à leur tour figurer leur nom sur le revers des monnaies.

Le monopole califien exercé sur les manufactures textiles publiques ou dâr al-tirâz était du même ordre. Seuls ces établissements pouvaient broder en fils d’or, d’argent ou de soie le nom du calife. Le calife avait le privilège de pouvoir porter ces tissus et avait le monopole de les distribuer soit à des courtisans qu’il entendait honorer, soit au titulaire de charges importantes lors de leur entrée en fonction ou encore d’en faire commerce.

Un des monopoles les plus singuliers du pouvoir en Islam fut celui réservé au calife de diriger annuellement le Pèlerinage à La Mecque : ce privilège exercé directement par les premiers califes fut délégué à un représentant, l’amîr al-hajj, après le règne du calife Hârûn al-Rashîd. Durant les derniers siècles du Moyen Âge, cette présence du pouvoir fut symbolisée par le mahmal, palanquin porté par un chameau, partant du Caire où résidaient les derniers détenteurs du califat alors dépourvus de tout pouvoir effectif.

La notion de monopole du pouvoir peut cependant être élargie à l’infini car les pouvoirs du calife depuis les origines ne sont limités que par la Loi religieuse qu’il est d’ailleurs censé faire appliquer et qui ne couvre pas tout le champ de son pouvoir. Au nombre de ses privilèges se trouve celui de veiller à la perception de l’impôt et à sa redistribution équitable, de conduire la guerre sainte. De même, dans le domaine judiciaire, le calife possédait la capacité de redresser les torts et de présider la cour qui pouvait juger en ultime recours les causes qui lui étaient présentées en séance publique.

Dans le domaine commercial où la notion de monopole est sans doute la plus employée, il convient davantage de parler de monopole d’Etat : dans le monde musulman comme ailleurs, selon les périodes et selon les aires concernées, les différents Etats s’arrogèrent un certain nombre de monopoles commerciaux qui trouvèrent leur justification dans des raisons généralement stratégiques ou économiques. Ainsi en pleine période des Croisades, l’état fatimide décréta le monopole d’achat du fer, du bois et de la poix indispensables à la fabrication d’armes et à la construction navale. De même, l’extraction et la commercialisation de certains produits comme l’alun égyptien sous les Fatimides, le vinaigre et le savon dans les états hamdanides de Syrie du Nord ou encore le sucre, les épices et le cuivre sous le règne du sultan mamelouk Barsbay (r. 1422-1437) permettaient de procurer à l’Etat, mais aussi au sultan et à son entourage de substantiels revenus.

J. –M. M.

Bibliographie

Byzance

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Islam

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