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Qantara - Les pèlerinages
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Qantara Qantara

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Les pèlerinages

A Byzance

Le pèlerinage, voyage vers un lieu saint dans un but d’adoration, de repentance et de guérison de l’âme et du corps, n’est prévu ni par les Écritures, ni par les Pères de l’Église, ce qui ne l’empêche pas de se développer dès le IVe siècle et de connaître un formidable essor.

L’origine du pèlerinage est le voyage en Terre Sainte de personnages désireux de connaître par eux-mêmes les lieux mis en scène dans les Écritures. Ce faisant, ils mettent les pieds dans les traces du Christ ; imiter autant que possible la vie et les comportements de celui-ci étant l’un des objectifs de la vie chrétienne, la sanctification se joint rapidement à la curiosité et la déborde. Durant des siècles, Jérusalem sera pour les Byzantins une destination privilégiée, en dépit des difficultés créées par la souveraineté arabe et par moments latine sur la ville sainte. Le pèlerinage s’élargit très rapidement aux autres lieux majeurs de la Bible, comme le Sinaï au pied duquel s’installe le monastère Sainte-Catherine.

Le développement extrêmement rapide du culte des saints, d’abord des martyrs des persécutions, puis des hommes ou des femmes au comportement jugé ou promu comme exceptionnel, entraîne une diversification des pèlerinages en direction des sanctuaires qui s’édifient autour de leur tombeau et de leurs reliques, réelles ou alléguées, pour lesquels se développe une littérature hagiographique vantant leurs exploits, y compris les miracles accomplis après leur mort. Cela permet une large diversification du pèlerinage, une diffusion territoriale plus grande qui le rend accessible même à ceux qui n’ont ni le temps ni les moyens de faire de longs et parfois dangereux déplacements. Cela n’entame pas pour autant la supériorité du pèlerinage en Terre Sainte, qui constitue l’un des lieux communs de l’hagiographie. Le saint, souvent un moine, accomplit, parfois à plusieurs reprises, le pèlerinage de Jérusalem ; de plus, cela lui permet de visiter les monastères fondés dans le désert de Judée par Euthyme et son successeur Sabas ; comme la laure de Sabas continue de fonctionner sous la domination arabe, cela permet même de recevoir l’habit monastique en cet endroit privilégié.

Les lieux de pèlerinage deviennent ainsi innombrables. Certains dépassent très largement le cadre de la chrétienté byzantine. Ainsi, les tombeaux des apôtres Pierre et Paul attirent les chrétiens d’Orient, surtout quand les reconquêtes après les invasions slaves ont rendu relativement sûr le chemin de Rome, sans que la dégradation des relations entre la papauté et le patriarcat ne vienne tarir le courant au moins jusqu’à la prise de Constantinople par les croisés en 1204. L’auteur de la Vie de Cyrille le Philéote, modeste propriétaire d’un village situé à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, nous le montre se rendre à Rome en compagnie de son frère et se tenir à l’écart de la foule qui se presse sur ses routes, dont bon nombre de pèlerins ; l’auteur écrit au début du XIIe siècle.

Mais la réussite la plus spectaculaire est celle de Syméon Stylite, créateur d’un style de vie qui connut un grand succès jusqu’au XIe siècle : ce modeste paysan de Syrie du Nord dressa dans un enclos, une colonne (stylos, d’où le nom) au sommet d’une montagne, le mont Coryphée, et s’y installa pour ne plus en descendre, sauf pour monter sur les colonnes sans cesse plus haute que les fidèles lui édifient. À sa mort, en 459, il a acquis une célébrité qui s’étend jusqu’en Gaule, mais qui touche surtout l’Orient. Si sa dépouille a été enlevée de haute lutte par le patriarche d’Antioche, il reste la colonne, autour de laquelle s’édifie une très spectaculaire basilique quadruple, aux quatre côtés entourant la colonne, capable d’accueillir la foule des pèlerins qui affluent et pour lesquels on édifie nombre de bâtiments annexes. Depuis le village situé au pied du mont Coryphée, on monte vers le sanctuaire par une voie sacrée dont les premières pentes sont entourées de boutiques apparemment fort prospères. Le sanctuaire étant passé entre les mains des monophysites, condamnés au concile de Chalcédoine en 451, mais majoritaires dans la région, les chalcédoniens suscitent l’apparition d’un autre Syméon Stylite, dit le Jeune, autour duquel se développe également un prospère pèlerinage. On accourt pour voir la colonne de Syméon l’Ancien comme vers celle du Jeune de toute la chrétienté, surtout orientale, depuis le fin fond du Caucase. Les sanctuaires restent actifs jusqu’au XIIe siècle.

Au plan local se multiplient les pèlerinages secondaires, promus par un monastère ou par un évêque. Avec le développement du culte des images, dès le VIe siècle mais surtout après la fin de l’iconoclasme en 843, se développent d’innombrables pèlerinages auprès d’icônes saintes. Cyrille le Philéote se rendait ainsi tous les vendredis de son village à Constantinople pour assister au miracle d’une icône de la Vierge dans l’église des Blachernes, recouverte d’un voile qu’un vent divin soulevait chaque semaine pour l’offrir à l’adoration des fidèles.

Les pèlerinages ne sont pas sans impact sur la vie économique et sociale. Le pèlerinage coûte cher et mobilise des sommes considérables ; le même Cyrille, se rendant à Saint-Michel de Chônai (l’antique Colosses en Asie Mineure) se fait détrousser de la somme relativement importante qu’il transportait. D’ailleurs, ce pèlerinage, comme celui de Dèmètrios à Thessalonique et de nombreux autres, est accompagné d’une foire annuelle, pour fournir aux besoins des pèlerins, mais aussi de l’ensemble de la population locale.

Au-delà de la simple dévotion, les icônes et les reliques attirent aussi le pèlerin par les miracles qu’elles sont supposées opérer et dont la littérature hagiographique se fait le chantre. L’on retrouve alors les procédures des sanctuaires antiques, comme l’incubation, qui peut durer plusieurs semaines. Outre le contact direct avec la relique, strictement encadré, la guérison s’opère souvent par le biais du myron, l’huile qui coule des lampes illuminant la relique ou l’icône, et que l’on peut mélanger de cire pour en faire le cérat à appliquer sur l’organe malade. Et le pèlerin pourra repartir avec une eulogie, une petite médaille de terre cuite ou crue à l’image du saint qui lui servira de talisman.

Le pèlerinage n’est nullement une obligation, mais il rencontre dans le monde byzantin un succès considérable ; même le modeste paysan trouvera facilement à proximité une église ou un monastère détenant une icône ou une relique auprès de laquelle il pourra se rendre.

M. K.

 

En Islam

En terre d’Islam, le pèlerinage ou hâjj est une des obligations fondamentales du musulman. Il fait partie des cinq piliers de l’islam et doit être effectué par tout musulman au moins une fois dans sa vie s’il en a les capacités physiques et financières. Il doit être accompli dans la ville sainte de la Mecque à une période fixe de l’année, le mois de dhû l-hijja, dernier mois du calendrier musulman. Son origine ainsi que certaines pratiques remontent à l’époque antéislamique ; les tribus de la péninsule Arabique observaient alors une période de trêve pour aller visiter le sanctuaire de la Ka’ba à la Mecque où étaient déposées les idoles. Les révélations coraniques de la période médinoise donnèrent un cadre à ces pratiques dans la nouvelle religion monothéiste en les épurant de leur caractère païen symbolisé par la destruction des idoles. La Ka’ba fut alors considérée comme une fondation d’Abraham et de son fils Ismâ‘îl. Cependant les pratiques rituelles, simplement évoquées dans le Coran, furent pour l’essentiel fixées par le Prophète Muhammad lors du pèlerinage, dit « pèlerinage de l’Adieu » qu’il effectua à la Mecque en 632 peu de temps avant sa mort.

Pendant des siècles, le nombre des musulmans effectuant le pèlerinage fut limité par la lenteur des moyens de déplacement, l’éloignement des contrées les plus reculées du monde musulman et surtout les dangers multiples que le pèlerin pouvait rencontrer le long de la route du pèlerinage ou darb al-hâjj, les plus grands étant l’égarement, le manque d’eau, les attaques de bédouins ou d’adeptes de sectes dissidentes comme les Qarmates au Xe siècle. Au fil des siècles cependant, un certain nombre d’améliorations furent apportées pour faciliter le déplacement des masses pèlerines toujours plus nombreuses. La route irakienne fut la première à être aménagée par l’épouse du calife Hârûn al-Rashîd (786-809) et fut alors désignée par son nom : Darb al-Zubayda. Les itinéraires les plus fréquentés partant du Caire et de Damas furent aussi dotés de stations où les pèlerins pouvaient se nourrir, s’abreuver, enterrer leurs morts et même trouver refuge derrière les murailles d’un petit fortin comme à Nakhl au Sinaï ou à Aqaba à la confluence des routes égyptienne et syrienne. Par ailleurs, une escorte militaire dirigée par l’émir du pèlerinage, titre conféré à un officier que le calife voulait honorer, était chargée de protéger la caravane et d’assurer la sécurité des pèlerins. Les musulmans qui n’avaient pas la possibilité de se rendre physiquement à la Mecque pouvaient effectuer le pèlerinage par procuration, pratique qui connut une certaine vogue aux XIIe et XIIIe siècles chez les princes turcs et kurdes du Proche-Orient. Ils étaient à la fois soucieux de ne pas quitter leurs états où ils risquaient d’être renversés en cas d’absence, mais tout aussi désireux de manifester leur piété aux populations qu’ils administraient en faisant accrocher dans les Grandes Mosquées de magnifiques exemplaires des certificats de pèlerinage effectués en leur nom.

À l’issue d’un voyage qui pouvait durer plusieurs mois, le pèlerin arrivait aux limites du territoire sacré ou « haram », représenté par des stations ou mîqât situées le long des routes caravanières, où il devait se mettre en état de sacralisation en se purifiant par une ablution générale et en revêtant un vêtement particulier composé de deux pièces d’étoffe non cousues. Les rites du pèlerinage, très précisément codifiés, n’ont que peu varié depuis les origines et sont accomplis chaque année à partir du 7 du mois de dhû l-hijja. Le pèlerin commence alors généralement par s’acquitter de la ‘umra ou « petit pèlerinage » qui peut-être aussi effectué à tout autre moment de l’année et qui constitue avant tout un exercice de piété individuelle. Le pèlerin se rend d’abord à la Mecque, vers la Mosquée Sacrée au centre de laquelle se trouve la Ka’ba pour y effectuer le tawâf, rite qui consiste à faire sept fois le tour de l’édifice dans le sens inverse des aiguilles d’une montre après avoir embrassé, dans l’angle sud-est, la « pierre noire » apportée par l’ange Gabriel à Abraham pour achever la construction de l’édifice. Dans un second temps, il doit accomplir non loin de la Mosquée Sacrée, une course ou sa‘y entre les deux collines de Safa et Marwa commémorant la course d’Agar, concubine d’Abraham, cherchant de l’eau dans le désert pour sauver son fils Ismâ‘îl.

Le hâjj proprement dit commence le jour suivant et s’effectue pour la plus grande part dans les environs de la Mecque, d’abord dans la vallée de Mina où le pèlerin passe la nuit avant de rendre le 9 dhû l-hijja au pied du mont Arafat où il effectue une station debout de plusieurs heures avant de se précipiter, après le coucher du soleil, à Muzdalifa où sont prononcées les prières du soir et de la nuit. La journée du 10, marquée par le retour à Mina, voit s’accomplir deux rites majeurs du pèlerinage : la lapidation avec sept cailloux de l’un des trois tas de pierre, symbole de Satan, et le sacrifice d’un animal en souvenir du sacrifice d’Abraham. Le pèlerin de retour à la Mecque effectue alors les dernières circumambulations autour de la Ka’ba. Les trois derniers jours du pèlerinage, qui se termine le 13 dhû l-hijja, se déroulent à Mina et s’accompagnent de jets de pierre rituels.

Le pèlerinage à La Mecque matérialise depuis les origines l’unité de la communauté musulmane et, à ce titre, a toujours représenté un enjeu politique majeur. Durant les premiers siècles de l’islam, il revenait ainsi au calife de conduire le pèlerinage : certains, à l’instar d’Hârûn al-Rashîd, accomplirent cette mission avec zèle. Si par la suite, la présence des souverains se fit plus rare à la Mecque – aucun sultan ottoman n’effectua le hâjj –, le contrôle de la ville sainte et l’affirmation de son autorité sur celle-ci furent toujours une source de reconnaissance et de légitimation des différents pouvoirs dominant le monde musulman. La prééminence d’un prince se manifestait aussi par le rang qu’occupaient la caravane de ses ressortissants dans la marche vers Mina et la place de ses étendards sur le mont Arafat. Après la dislocation du califat au Xe siècle, les différents souverains du Proche-Orient essayèrent de prendre le contrôle des lieux de saints ou de faire reconnaître leur prééminence sur ceux-ci. Le célèbre sultan Saladin fut ainsi le premier à prendre le titre de gardien des lieux saints à partir de la seconde moitié du XIIe siècle. Les souverains mamluks, suivis quelques siècles plus tard par les sultans ottomans, manifestèrent leur prééminence sur les lieux saints en envoyant chaque année un palanquin monté sur un chameau, appelé mahmal, marquant la participation symbolique du prince au pèlerinage et affirmant sa domination sur la Mecque.

Théoriquement les seuls pèlerinages canoniques en dehors du hâjj étaient ceux effectués aux deux autres villes saintes de l’islam, Médine et Jérusalem. Cependant dès les premiers siècles de l’Islam les pèlerinages se multiplièrent autour des tombeaux des imams chiites comme celui de ‘Alî à Najaf ou de Husayn à Karbala et prirent même une forme contraignante. Cette manifestation de la piété populaire toucha le monde sunnite où se multiplia à partir du XIe siècle les visites pieuses ou ziyârât auprès des tombeaux de saints musulmans dans l’espoir de capter la baraka des pieux personnages susceptibles d’exaucer les prières des pèlerins. Ces lieux de pèlerinage secondaires, notamment dans les provinces périphériques de l’islam, se multiplièrent à partir du XIIe siècle, époque où fleurirent les premiers guides de pèlerinage, dont celui d’al-Harawî, pour orienter les pèlerins. Cette nouvelle dévotion devint bien souvent un enjeu de pouvoir, les princes locaux essayant de la récupérer à leur avantage. Ces pratiques furent néanmoins régulièrement condamnées par les juristes musulmans, notamment de rite hanbalite comme Ibn Taymiya au XIIIe siècle, qui y virent une remise en cause de l’Unicité divine. Dans cette lignée, le mouvement wahhabite condamna à partir du XVIIIe siècle de façon définitive le culte des saints et les visites pieuses. Cela se traduisit en Arabie dans les siècles qui suivirent par la destruction des tombeaux de saints et l’interdiction de tous les pèlerinages considérés comme extra-canoniques.

J. -M. M.

 

En Europe occidentale

A la différence de l'islam, le christianisme, tant dans la tradition des églises d'Orient que dans l'église latine, n'a jamais considéré le pèlerinage comme une obligation. Certaines autorités, qu'elles soient spirituelles, hiérarchiques ou civiles, ont même manifesté leurs réticences et leur méfiance à l'égard d'une pratique dont la piété n'apparaissait pas toujours comme l'unique motivation et qui pouvait être l'origine de bien des dérives. Au Moyen âge, le moine « gyrovague », c'est-à-dire sorti sans autorisation du monastère où il avait fait profession, pour courir les routes, fut-ce sous prétexte de pèlerinages, faisait l'objet d'un opprobre unanime. Par ailleurs, le fait, pour un laïc de quitter sa famille, son lieu d'habitation et donc sa terre pouvait sembler suspect, à une époque où, du bas en haut de la hiérarchie sociale, le lien entre l'homme et la terre était particulièrement affirmé, le pèlerin n'était-il pas celui qui cherchait avant tout à se dérober, au moins pour un temps, à des contraintes parfois très lourdes ? Aux derniers siècles du Moyen Age, le pèlerinage était parfois dénoncé comme un prétexte à distractions, un moyen d'échapper à l'ennui du quotidien. Les Réformés adoptèrent souvent ce point de vue mais leur critique portait néanmoins surtout sur le lien entre le pèlerinage et le culte des reliques, dont ils contestaient à la fois la légitimité et l'authenticité.

Il faut certes faire une distinction entre les « petits » pèlerinages, simple visites au tombeau d'un saint ou à un sanctuaire de la Vierge, souvent peu éloignés du lieu de résidence du pèlerin qui venait y chercher la guérison de ses maladies ou y accomplir un vœu, et les « grands » pèlerinages, qui amenaient le pèlerin à partir durant plusieurs mois voire plusieurs années et même à accepter le risque de ne jamais revenir, la mort au cours de tels voyages étant considérée (même si l'Eglise ne le reconnaissait pas de manière officielle) comme une mort « sainte », assurant le salut éternel du pèlerin.

Les premiers pèlerinages attestés impliquent précisément de longs trajets et semblent avoir eu comme destination principale, sinon unique, la Palestine ; le but était de visiter les lieux où avaient vécu le Christ : Hélène, mère de Constantin n'en avait-elle pas donné l'exemple en 327, peu après la « Paix de l'Eglise » ? Le récit du voyage d’Ethérie, qui visita la Terre-Sainte en 381/384 permet de connaître à la fois l'itinéraire des pèlerins, les sanctuaires qu'ils fréquentaient et leurs pratiques dévotionnelles dans le cadre de la liturgie locale. Que la prise de Jérusalem par Omar en 637 ait perturbé ce type de pèlerinage paraît certain même si, depuis longtemps, la situation politique et militaire du Moyen-Orient rendait le voyage toujours difficile pour les pèlerins occidentaux ; mais il n'y eut pas d'interruption brutale et les pèlerins surent s'accommoder de situations assez paradoxales : ainsi en 867-870 Bernard, un moine « franc », fut-il amené, pour gagner Alexandrie et, de là, la Terre Sainte, à s'embarquer dans le port de Tarente sur un navire chargé d'esclaves chrétiens, capturés sans doute en Italie du sud.

Mais durant tout le Haut Moyen Age, le pèlerinage de Terre-Sainte demeura relativement exceptionnel alors que le pèlerinage à Rome prit une importance considérable. Un visite périodique ad limina sancti Petri, c'est-à-dire « au trône de saint Pierre » et donc de son successeur le pontife romain, est théoriquement une obligation pour les évêques et les ecclésiastiques de haut rang. La possibilité d'accéder aux tombeaux des martyrs dans les catacombes (restaurés par le pape Damase, 366-384) puis, à partir du VIIe siècle, après le transfert de nombreux corps saints, de vénérer les reliques conservées dans les basiliques, venait renforcer l'attrait de la Ville où reposaient les Saints Apôtres, Pierre et Paul, dont la seule présence justifiait le pèlerinage. Même s'il n'est pas possible de quantifier la fréquentation de ces lieux, le fait que soient rédigés, dès le IXe siècle, des guides qui font mention non seulement des églises mais aussi des souvenirs de la Rome antique, semble attester qu'à l'époque carolingienne, le pèlerinage de Rome a aussi une dimension « touristique » qui ne fera que s'amplifier.

Mais il est parfois difficile de distinguer, dans la démarche de ces pèlerins de Rome, la part respective des enjeux religieux et politiques. Est-ce parce que la Ville, qui traversa au cours du Xe siècle une crise grave, semblait moins attirante, ou parce que, le pèlerinage de Terre-Sainte était réellement devenu, au XIe siècle, de plus en plus difficile (motif invoqué, à la fin du XIe siècle, pour justifier la Première Croisade) qu'un troisième pôle attirait désormais les pèlerins ? Alors que, pour les occidentaux, Rome pouvait apparaître comme une première étape sur le chemin de la Terre-Sainte, Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, était, à tout point de vue, totalement à l'opposé de Jérusalem : point de lieux mentionnés dans les Évangiles, aucun souvenir de la vie du Christ, pas de témoins de l'Ancien Testament (qui attiraient aussi en Palestine des pèlerins juifs) mais le seul tombeau d'un apôtre, et non des plus illustres. Il est bien difficile, tant sont nombreuses les traditions légendaires, de comprendre comment sur la base de « l'invention », plutôt inattendue, au IXe siècle, du corps de saint Jacques le Majeur dans un lieu assez retiré du nord-ouest de l'Espagne, s'est développé un pèlerinage qui, de nos jours encore, apparaît, aux yeux de beaucoup d'Européens comme le pèlerinage par excellence, non pas simple visite à un lieu consacré mais parcours, en quelque sorte initiatique où l'acte lui-même, c'est-à-dire le fait de cheminer longuement vers le but fixé, est plus important que le but lui-même. Ce qui paraît certain, c'est que très vite, Compostelle va drainer des foules considérables, alors même que les croisades favorisaient l'accès à Jérusalem et entraînaient même un mouvement d'émigration vers l'Orient : moins périlleux (on restait en terre chrétienne) et moins onéreux (pas de passage en bateau) que le pèlerinage en Terre-Sainte, mieux organisé peut-être que le pèlerinage de Rome, le pèlerinage de Compostelle apparaît aussi comme un mouvement touchant toutes les classes sociales, même si ses liens avec la « Reconquista » (et donc avec l'action militaire de la noblesse) et avec la réorganisation religieuse de l'Espagne (c'est-à-dire avec le haut clergé et les clunisiens), ne peuvent être négligés. Il est possible que le caractère « populaire » du pèlerinage de Compostelle ait préparé certains aspects de la Croisade, et explique le succès des prédications de Pierre l'Ermite (1096) dont on connaît les conséquences dramatiques, ou de Jacob (1250) dont la « croisade des pastoureaux » se transforma en un véritable mouvement insurrectionnel. Il explique sans doute aussi pourquoi, avec l'institution en 1300, des années jubilaires (indirectement inspirées des traditions juives), la papauté chercha, avec succès, à redonner toute son importance au pèlerinage romain, en octroyant des « indulgences » à tous ceux qui se rendraient à Rome à l'occasion des « années saintes » et en développant à cette occasion une liturgie particulière. L'usage s'établit même d'ajouter l'appellation de « Romé » au prénom de ceux qui avaient accompli le pèlerinage jubilaire (alors que le qualificatif de « jacquet » n'eut jamais un caractère officiel).

Mais l'un des aspects les plus curieux des pèlerinages chrétiens, surtout au Moyen Age, tient à leur tendance à se démultiplier. Le long des trajets qu'empruntent les pèlerins mais qui ne sont pas uniquement des « routes de pèlerinage », des pèlerinages secondaires tendent à naître et à se développer : on sanctifie chaque étape par la visite au saint patron du lieu, même si sa notoriété initiale était faible, ou par la participation aux formes locales du culte de la Vierge. Le « Livre du pèlerin de saint Jacques » traditionnellement mis sous le nom d'Aimeric Picault de Parthenay, en dehors des conseils pratiques qu'il fournit, est surtout destiné à attirer l'attention sur les lieux qui sont autant de « pèlerinages dans le pèlerinage » : on y signale les tombeaux ou reliques de très anciens martyrs dont le culte pouvait remonter au VIe siècle, souvent repris à l'époque carolingienne et qui justifient un détour plus ou moins important - comme Conques, afin d'y vénérer sainte Foy - mais on y fait aussi la promotion de saints plus récents (confesseurs, évêques, fondateurs de monastère) ou de personnages plus ou moins légendaires (comme Roland, enseveli à Blaye, où les pèlerins franchissaient la Gironde).

Bien entendu chaque lieu, chaque culte pouvait faire l'objet de rituels spécifiques, parfois plus tolérés qu'encouragés par l'autorité ecclésiastique : attouchement du tombeau ou du reliquaire, visite à une source sanctifiée, dépôt d'objets votifs, pratiques thérapeutiques…

Avec la fin du Moyen Age l'ambivalence du regard porté sur les pèlerinages et les pèlerins se fait plus évidente. Le « vieil pèlerin » peut être l'incarnation de l'expérience et de la sagesse, comme dans le traité politique de Philippe de Mézières (1312-1405) qui, sous la forme littéraire du « Songe », aborde le problème du bon gouvernement et de la réforme de l'Eglise. Mais le pèlerin est aussi vu, par les autorités civiles et religieuses comme un individu potentiellement perturbateur qu'il faut surveiller et encadrer. Par ailleurs une certaine confusion se manifeste, sur le plan littéraire, entre le pèlerinage, perçu comme un voyage initiatique - ce qu'avait peut-être été pour beaucoup de jeunes nobles le « saint passage », c'est-à-dire la participation à la défense des Etats latins d'Orient - et le thème de la « quête » : si la dimension religieuse de la « quête du Graal » n'allait que s'accentuer et se préciser, d'autres quêtes ont des motivations beaucoup plus profane : le « Cœur d'Amour épris » du Roi René prend parfois la forme d'un récit de pèlerinage même si la tradition du roman chevaleresque y est prépondérante.

L'espoir, jamais totalement abandonné d'une nouvelle croisade anime peut-être certains de ceux qui vont, pacifiquement, en Terre-Sainte ; mais leur démarche est le plus souvent d'ordre spirituel : rechercher et visiter les lieux ou vécut le Christ c'est une manière de suivre le Christ comme le montre le Journal du voyage à Jérusalem de Louis de Rochechouart (1461). Cependant, même chez les plus pieux de ces voyageurs, on note aussi une curiosité pour les aspects profanes du voyage, les caractéristiques des lieux qu'ils traversent et, au retour, ce ne sont pas uniquement des objets de dévotion que l'on trouve dans leurs bagages.

Mais, l'idée semble aussi se répandre que le souci de « conformité » avec le Christ, si poussée qu'elle soit, n'implique pas la nécessité de courir les routes ; la devotio moderna et le mysticisme qui se développent, plus particulièrement peut-être dans la région rhénane, à partir du XIVe siècle n'encouragent pas les manifestations trop ostentatoires de la foi ; même si sainte Brigitte de Suède (1302-1373), qui avait fait, avec son mari, le pèlerinage de Compostelle, puis, devenue veuve et fondatrice d'ordre, se rendit en Terre-Sainte et revint mourir à Rome, fut proclamée « patronne des pèlerins », la lecture du recueil de ses Révélations, recommandée par le Concile de Bâle n'incitait pas à entreprendre de saintes pérégrinations. Autant, voire plus, qu'un déplacement matériel dans l'espace, le pèlerinage proposé par les mystiques est avant tout une démarche intérieure. Pour reprendre une expression qui se retrouve dans divers textes, c'est « le pèlerinage de Vie humaine » dans sa totalité qui est un pèlerinage qui doit mener l'homme, par bien des étapes et des épreuves jusqu'au terme ultime de son salut.

J.-M. G.



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