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Lieux de retraite

A Byzance

Au début du christianisme, des chrétiens se retirent de la vie active pour se consacrer à Dieu dans une vie de prière et de célibat. Au IVe siècle, lorsque s'arrêtent les persécutions contre les chrétiens, le christianisme, devenu religion majoritaire, connaît un affadissement de ses exigences éthiques ; le mouvement de retrait prend une dimension plus radicale de rupture avec le monde, dans la solitude (les anachorètes égyptiens quittent les terres basses pour monter - anachoréin - au désert), ou en communauté, dans des monastères (koinobion : vie commune). Né en Orient (Egypte, Syrie), le mouvement s'étend jusqu'à gagner l'ensemble de la chrétienté. Alors qu'en Occident, le monachisme s'organise autour de la Règle de saint Benoît de Nursie (les bénédictins), en Orient chaque monastère possède son propre règlement (typikon), rédigé par son fondateur; cependant, tous s'inspirent des Règles élaborées par Basile de Césarée au IVe siècle.

Après un temps de discernement (noviciat), le moine prend l'habit monastique et franchit un certain nombre d'étapes (petit habit, grand habit) ; contrairement aux moines d'autres religions, le moine chrétien s'engage pour la vie entière. Le monastère accueille aussi des non-moines, hauts personnages (parfois des empereurs) qui souhaitent terminer leurs jours dans un monastère, ou simples particuliers qui, en échange d'une donation, reçoivent une place réservée dans un monastère (adelphaton). Autour de certains monastères gravitent des familiers qui fréquentent les offices et reçoivent la direction spirituelle d'un moine. Le monastère peut aussi être un lieu de retraite forcée (disgrâce ou emprisonnement).

Le monde byzantin connaît divers types de monastères. Les anachorètes vivent seuls dans une cabane ou un petit ermitage dépendant d'un monastère. Les laures regroupent plusieurs cellules d'ermites sur un grand espace autour d’un pôle commun qui rassemble les lavriotes pour la liturgie dominicale (Mar Saba en Palestine). Les monastères cénobitiques rassemblent dans une même habitation un nombre variable de moines, de quelques dizaines à plusieurs centaines. Un moine peut passer d'une forme de vie monastique à une autre au cours de sa vie. En théorie, depuis la règlementation de Justinien (VIe siècle) qui favorise le cénobitisme plus facile à contrôler, les monastères dépendent de l'évêque du lieu où ils se trouvent; mais progressivement, des monastères rattachés directement au patriarche de Constantinople (monastères stauropégiaques) voire totalement indépendants, se multiplient.

Le monastère se présente comme un espace délimité par une enceinte, qui peut prendre la forme d'un véritable rempart, comme dans les monastères fortifiés du mont Athos, où les ermites isolés se réfugient en cas d'incursion hostile. Les bâtiments du monastère, regroupés autour de l'église (katholikon) où les moines se retrouvent pour la liturgie, se composent d'une hôtellerie pour accueillir les hôtes de passage, des cellules des moines (kellia) et de parties communes (réfectoire, cuisine, celliers, infirmerie, bibliothèque, scriptorium). La vie dans le monastère est rythmée par la liturgie : Divine Liturgie (messe) ou Liturgie des Heures, constituée par sept offices composés de psaumes, d'hymnes et de métanies (simple inclinaison du buste ou prosternation), en cellule ou à l'église. Le temps qui n'est pas consacré à la prière se répartit en travaux des champs ou d'artisanat, copie de manuscrits ou services du monastère (cuisine, linge, etc).

On trouve des monastères dans tout l'empire byzantin, dans les villes et les villages. Mais ils sont surtout répartis en quelques grands centres monastiques. Le plus connu est le mont Athos, qui occupe le doigt oriental de la Chalcidique, au nord de la Grèce. Habitée exclusivement par des moines et interdite à tout élément féminin, la péninsule athonite comporte des ermitages (skites) et de grands monastères, tels Lavra (ou Grande Laure, fondée au Xe siècle par saint Athanase l'Athonite), Iviron (moines géorgiens), Chilandar (moines serbes) ou Vatopédi. La Sainte Montagne athonite est administrée par un conseil des higoumènes (supérieurs des monastères) présidé par un Prôtos. D'autres colonies monastiques existent dans des « solitudes » comme le mont Latros près de Milet, le mont Olympe en Bithynie ou les Météores en Grèce continentale. A Constantinople, de nombreux monastères témoignent de l'importance des moines dans la vie politique de l'Empire : tel le Stoudios, dont la Règle, élaborée par Théodore Stoudite (IXe siècle), influencera les règlements de nombreux monastères. A partir du XIe siècle, empereurs et aristocrates byzantins ont à cœur de fonder nombre de monastères qui abritent aussi des fondations charitables ; certains, comme le Pantocrator fondé par Jean II Comnène, ou Pétra fondé par le kral serbe Uros Milutin, se voient adjoindre un hôpital.

Si chaque moine doit observer la pauvreté, de nombreux monastères byzantins possèdent d'importantes propriétés foncières, dont ils tirent des revenus. En effet, les empereurs et les hauts personnages s'assurent la protection divine en dotant les monastères en échange de la prière des moines, et tout bien donné à un monastère est inaliénable et exempté d'impôts. Cependant, à mesure que l'Empire s'appauvrit, l'Etat confisque des biens monastiques au profit des militaires.

Si la chute de l'Empire a provoqué la disparition de nombreux monastères, surtout à Constantinople, de grands ensembles monastiques ont survécu, et joueront sous l'Empire ottoman le rôle de gardiens de l'orthodoxie byzantine. Aujourd'hui, le mont Athos est encore peuplé de plus de 2000 moines.

M. -H. C.

 

En Islam

Dans le monde musulman, les lieux de retraite ou khalwadhikr, développé par les milieux mystiques et consistant à se remémorer et à répéter sous forme de litanie les noms de Dieu, la shahâda ou d’autres formules religieuses afin d’atteindre l’extase pour accéder au divin. C’est précisément dans un de ces lieux de retraite, la grotte du mont Hirâ’, non loin de la Mecque, que commença la vocation prophétique de Muhammad au mois de ramadan 610. Il y reçut en effet la première révélation du Coran par l’intermédiaire de l’ange Gabriel. La retraite spirituelle, que Muhammad pratiquait un mois chaque année, semble en effet avoir été une pratique en vigueur dans l’Arabie préislamique sans qu’il soit cependant possible de dire si elle était liée aux pratiques d’adoration païenne ou au culte des hanîf qui pratiquaient le monothéisme avant l’islam. Dans tous les cas, la caverne fut le prototype même de la retraite des mystiques et des saints musulmans et le lieu privilégié de leur rencontre avec Dieu. Ainsi, bien souvent dans le prolongement des cultes anciens, ces lieux de retraite furent récupérés par l’islam et devinrent à l’époque médiévale le centre de pèlerinages secondaires. Ces premiers lieux de retraite, à l’image de la première période du mouvement mystique conduit par des individus isolés que l’on appelait soufis, furent individuels et s’implantèrent, sous des formes multiples, dans les endroits les plus variés. Ils se caractérisaient par la modestie de l’habitat, qui devait marquer le renoncement aux biens de ce monde, et être le théâtre d’une vie ascétique. L’isolement relatif de ces retraites ne signifiait pas cependant une rupture avec la société, car ces mystiques vivaient d’abord de la charité des musulmans et délivraient en parallèle un enseignement sur la voie à suivre pour entrer en communion avec le divin. Aussi, ces retraites pouvaient prendre, à l’époque fatimide notamment, la forme de modestes abris dans des endroits isolés à l’écart des grandes agglomérations comme les « cabanes de Banyas », dans le cadre sylvestre et montagnard du Golan en Syrie, où s’était retiré un groupe d’ascètes au XIe siècle. Plus nombreux cependant semblent avoir été les lieux de retraite à la périphérie des villes comme les grottes du Muqattam ou le cimetière du Qarâfa dans les environs du Caire, voire à l’intérieur même de l’espace urbain où les soufis pouvaient vivre dans des endroits singuliers comme les minarets. Le célèbre théologien et mystique iranien, al-Ghazâlî, demeura ainsi dans la cellule la plus haute du minaret occidental de la Mosquée des Omeyyades de Damas lors de son séjour dans la cité à la fin du XIe siècle.

Il faut cependant souligner que les lieux de retraite musulmans furent, dès la seconde moitié du VIIIe siècle, le plus souvent collectifs, ce qui conduisit les orientalistes à les qualifier de « couvents musulmans » à cause des parallèles qui pouvaient être établis dans leur disposition avec les monastères chrétiens. Ces établissements, depuis les origines, entretinrent, des liens étroits avec la guerre sainte ou jihâd et avec les mouvements mystiques. Les plus anciens furent établis aux marges du monde musulman, dans les zones frontières tant terrestres, depuis l’Anatolie jusqu’à l’Iran, que maritimes du Maghreb à la Palestine, et avaient pour fonction première d’assurer la défense et la sécurité du dâr al-islâm. Ces édifices que l’on qualifie aujourd’hui de ribât étaient avant tout des forteresses-frontières qui abritaient des éléments de l’armée régulière, mais aussi, semble-t-il, des volontaires de la guerre sainte qui s’adonnaient, en dehors des périodes de guerre, à la dévotion et à la méditation. Certains exemplaires de ces édifices, qui formaient une véritable chaîne de fortifications tant côtière que terrestres, ont été particulièrement bien conservés le long de la côte tunisienne, livrant, comme le ribât de Sousse, le prototype même du « couvent militaire ». Il se présente sous la forme d’un espace fortifié de forme quadrangulaire, doté d’une entrée unique, de quatre tours d’angle dont une est plus élevée servait à la fois de tour de guet et de minaret. La cour centrale est entourée de portiques derrière lesquels se succède une série de cellules individuelles sans fenêtres où logeaient les combattants et les ascètes. Le second étage reprend le même modèle de disposition des cellules, seul le côté situé au-dessus de l’entrée est occupé par une mosquée. Ce modèle de lieu de retraite, qui semble peu à peu abandonné à partir du Xe siècle, connut une seconde de vie à partir de l’époque des Croisades lorsque le Proche-Orient se couvrit de forteresses dont certaines, à l’instar de la forteresse de Saladin à Sadr au Sinaï, recevaient des soufis qui venaient y faire des retraites plus ou moins prolongées aux côtés des soldats de l’armée régulière.

À partir du XIe siècle s’ouvre cependant une deuxième période pour le mouvement soufi qui n’est plus alors dominé par des individus isolés, mais par des confréries ou tarîqa, des organisations collectives, fortement hiérarchisées, se rattachant à la personnalité d’un fondateur initiateur d’une « voie » pour accéder à Dieu. Cette nouvelle organisation des mouvements mystiques donna naissance, sans doute à partir de l’Iran, à des établissements appelés khânqâh où les mystiques vivaient en commun. Cette institution se répandit, sous ce nom ou sous celui de ribât - notamment en Irak -, depuis l’Inde jusqu’à l’Égypte où elle fut introduite par le célèbre sultan Saladin (r. 1171-1193). Sa diffusion au Maghreb, où elle est connue sous le nom de zawiyya, semble avoir été un peu plus tardive et ne pas remonter au-delà du XIVe siècle sous la dynastie des Mérinides. Enfin, le sultanat ottoman la diffusa à partir du XVIe siècle, sous le nom de tekke ou takiyya, dans tout l’Empire sous une forme monumentale. À la différence des ribât de la période précédente, ces institutions n’entretenaient plus de lien direct avec le jihâd et furent avant tout fondées au sein ou à la périphérie des agglomérations, où elles étaient de simples maisons de soufis. Bien souvent, les milieux politiques, notamment les princes turcs et kurdes qui dominaient le monde musulman de ce temps, furent à l’origine de ces fondations, espérant tout autant contrôler les mouvements mystiques dont l’enseignement touchait des pans entiers de la population que bénéficier de la baraka dont ces soufis étaient porteurs. Le financement de l’édifice, son entretien ainsi que celui des hommes qui l’habitaient étaient assurés par des fondations pieuses ou waqf affectées à l’établissement par le fondateur qui pouvait s’y faire enterrer. S’il est difficile de dresser un plan-type de ces établissements, on peut néanmoins signaler qu’ils comprenaient, pour les plus importants, généralement des cellules, un lieu de réunion et une salle de prière à côté de la salle à coupole où était enterré le fondateur de l’institution à l’instar de la khânqâh monumentale du sultan mamluk Faraj ibn Barqûq (r. 1399-1412) au Caire ou, plus fréquemment, le maître de la voie soufie comme la zawiyya d’Abû Madyan à Tlemcen.

J. -M. M.

 

En Europe occidentale

Aux origines de la vie monastique

 Le terme de moine (du Grec monos, seul) désigne celui qui se retire du monde pour consacrer sa vie à Dieu, par la prière et la méditation. Déjà, dans l'Evangile, le Christ avait donné l'exemple en se retirant quarante jours dans le désert. Par ailleurs, dans le Judaïsme, le courant essénien (IIe siècle av. J. C. - Ier siècle apr. J. C.) était constitué de communautés structurées qui s'isolaient pour pratiquer une vie religieuse rigoriste.  Avec l’essor du christianisme aux IIIe et IVe siècles, la vie monastique se développe  rapidement, particulièrement en Terre sainte et en Égypte byzantines, sous deux formes : les ermites ou anachorètes, tel saint Antoine, choisissent la solitude complète alors que les cénobites optent pour une vie communautaire coupée du monde, comme saint Pacôme ou saint Basile de Césarée.

Le premier monachisme occidental

La vie monastique est introduite en Gaule par saint Martin à Ligugé vers 361, puis par Honorat dans les îles de Lérins et par Jean Cassien à Marseille au début du Ve siècle. Comme en Orient, ces communautés se donnent des règles d'organisation variées. Jean Cassien laisse par exemple plusieurs traités, dont les Institutions cénobitiques, qui ont un grand impact en Occident. Les fondements du monachisme sont le renoncement au monde, la pauvreté, l’humilité, l’ascèse, la prière, la chasteté, la stabilité et l’obéissance au père de la communauté, l’abbé, choisi par les moines. Les moines ne sont en général pas ordonnés prêtres, mais ils prononcent des vœux qui les engagent.

Au VIe siècle, saint Benoît de Nursie (vers 480 - 504) élabore une règle très claire et pratique en 73 articles, destinée à sa fondation du Mont-Cassin, reprenant et simplifiant les règles antérieures, telle la règle dite du Maître. Elle rythme le temps monastique avec les célébrations, la lecture et méditation individuelles (lectio divina) et le travail manuel. Malgré le succès du rigoureux monachisme irlandais introduit sur le continent par saint Colomban à la fin du VIe siècle, la règle de saint Benoît, qui était restée ignorée après la mort de son fondateur, est promue par le pape Grégoire le Grand (590 - 604), particulièrement dans les îles britanniques récemment évangélisées, et s'impose lentement ailleurs.  Dans la  Gaule mérovingienne, le monachisme irlandais décline, les souverains intervenant dans les désignations d’abbés - souvent des laïcs - et s’appropriant les biens des abbayes. L'action des souverains carolingiens à partir de 751 donne un nouvel essor à la vie monastique, alors que s'impose la règle bénédictine.

La réforme monastique carolingienne

L’action de Benoît d’Aniane, conseiller de l’empereur carolingien Louis le Pieux, aboutit au début du IXe siècle à une série de réformes monastiques. La règle bénédictine est alors généralisée. Les synodes tenus à Aix-la-Chapelle en 816 et 817 réorganisent la vie monastique et canoniale, sous l’autorité impériale. La liturgie devient plus élaborée, la récitation des heures monastiques ponctuant la journée du moine. En même temps, une réflexion est menée sur l’espace monastique, organisé désormais de façon fonctionnelle. Le plan de Saint-Gall, adressé à l’abbé de ce monastère depuis le monastère de  Reichenau par l’évêque de Bâle vers 820, reprend sans doute des plans élaborés dans l’entourage de Louis le Pieux et propose un schéma théorique d’organisation modulaire autour du cloître, au centre du monastère. Il est bordé par l’église, en général disposée au nord, et, à l'est, par le bâtiment où les moines lisent et copient les livres (le sciptorium), surmonté par le dortoir à l'étage On adjoindra ultérieurement la salle capitulaire entre l'église et le scriptorium ; elle tire son nom de la lecture qu'on y fait d'un chapitre de la règle ; on y débat aussi des affaires communes de l'abbaye et des questions de discipline. Les côtés sud et ouest du cloître sont bordés par le réfectoire et le cellier. L'ensemble est soumis à la clôture (d'où provient le nom de cloître), les moines n'en sortent pas sans la permission expresse de l'abbé et les laïcs n'y sont pas admis. Un édifice hors de la clôture est réservé à l’accueil des hôtes, il y a aussi des bâtiments pour l’abbé, pour les moines infirmes ou malades, et pour les novices, futurs moines. Les espaces à vocation économique y sont aussi représentés. Ainsi le monastère occidental a acquis sa structure caractéristique, dont le caractère stéréotypé contraste avec les monastères byzantins. Enfin, les monastères sont entourés par des enceintes qui les isolent, qu'ils soient en ville ou dans la campagne. Des faubourgs monastiques se développent sous leurs murs, attirés par les activités économiques générées par le monastère.

C'est aussi à l'époque carolingienne que naît l'institution canoniale ; l'évêque de Metz, saint Chrodegang, avait organisé à la fin du VIIIe siècle les prêtres vivant autour de lui en une communauté de chanoines pratiquant la vie commune. Toutefois, les chanoines ne sont pas astreints à la clôture, puisqu'ils exercent des fonctions sacerdotales auprès des fidèles, et conservent leurs biens, car ils ne prononcent pas le vœu monastique de pauvreté .La règle bénédictine étant inadaptée à leur état, on créé une règle à partir de quelques orientations tirées des écrits de saint Augustin, la règle augustinienne. Les chanoines reçoivent leur organisation définitive lors du synode d'Aix en 816. Ainsi, les cathédrales sont jouxtées par un enclos canonial, développé autour d'un cloître, avec des bâtiments communs.

L'âge d'or du monachisme aux XIe - XIIe siècles

Fondé en 909 - 910 par le duc d'Aquitaine Guillaume le Pieux et l'abbé Bernon, Cluny est emblématique du nouvel essor monastique durant les temps féodaux. Son rattachement direct à Rome, qui l'a préservée des abus des laïcs ou du clergé local, est à l'origine de son succès, ainsi que la personnalité exceptionnelle de ses premiers abbés. Développant une liturgie très élaborée, avec un souci particulier de la commémoration des défunts, elle exprime la beauté et l'harmonie dans ses réalisations architecturales, ses sculptures, ses manuscrits, sa musique... La beauté terrestre est en effet pour les clunisiens l'expression de la perfection divine, selon un concept néoplatonicien. Au XIe siècle, Cluny est à la tête d'un réseau de près d'un millier d'abbayes, et participe activement, par exemple, à la christianisation de l'Espagne reconquise sur les musulmans.

D'autres ordres fleurissent durant ce même XIe siècle, témoignant du dynamisme de la vie spirituelle : Vallombreuse fondé par Jean Gualbert, Grandmont par Etienne de Muret, la Chartreuse par saint Bruno, Fontevraud par Robert d'Arbrissel en constituent quelques exemples parmi bien d'autres. Certains de ces ordres, comme les chartreux, allient une part de vie érémitique et une part de vie communautaire. Des collèges de chanoines réguliers voient aussi le jour, en réaction contre les chanoines des chapitres cathédraux, appelés alors chanoines séculiers car ils ne pratiquent plus la vie commune, qui étaient devenus des personnages importants élisant l'évêque et jouant parfois un rôle politique. Les chanoines réguliers, eux, s'installent dans des bourgs où ils assurent des fonctions paroissiales, tout en pratiquant la vie commune.

Les cisterciens, fondés en 1098 par Robert de Molesme, ont connu un réel essor avec l'entrée de Bernard  - saint Bernard de Clervaux - et d’une trentaine de membres de la noblesse bourguignonne en 1112. L'ordre cistercien connait alors son apogée au XIIe siècle. Bien que fondée sur la règle bénédictine à l'origine, d'autres textes comme la Charte de charité, ou des coutumiers, donne à l'ordre ses spécificités. En réaction contre les clunisiens, les cisterciens remettent à l'honneur le travail manuel, se faisant assister par des convers, institution originale qui, avec les granges dépendantes de l'abbaye, permettent une exploitation économique exceptionnelle. Ils simplifient la liturgie et promeuvent un idéal d'austérité, de dépouillement et de simplicité que l'on peut observer dans la rigueur de leurs abbayes. Les représentations iconographiques, sculptées ou peintes, disparaissent car elles risquent de distraire le moine et le détourner de sa prière ou de sa méditation. Les monastères sont organisés hiérarchiquement comme une famille : Cîteaux contrôle ses quatre filles, dont les abbés ont un droit de regard sur l'abbaye mère ; les quatre filles essaiment d'autres abbayes, à l'origine à leur tour d'autres fondations...  Des chapitres généraux regroupent annuellement tous les abbés à Cîteaux. Ce remarquable système sera d'ailleurs adopté par d'autres ordres, en particulier les bénédictins.

De nouvelles formes de vie religieuse, les ordres mendiants

Avec l'essor urbain du XIIe siècle,  les moines, totalement coupés du monde, ne peuvent répondre aux besoins d'une société en quête d'encadrement spirituel. Aussi, de nouvelles forme de vie religieuse voient le jour à l'aube du XIIIe siècle : les ordres mendiants, dont les membres sont des frères et non des moines, rattachés à des couvents, pratiquant une forme de pauvreté collective (pas seulement individuelle comme les moines, dont les abbayes étaient fort riches), d'où leur nom. Vivant d'aumônes et de petits travaux, ils remettent à l'honneur l'idéal évangélique de pauvreté et d'humilité. Saint François (1181/1182 - 1226), à l'origine des frères mineurs ou franciscains, illustre parfaitement ce mouvement : issu de la riche bourgeoisie d'Assise, il renonce à tout et invite ses concitoyens à le suivre dans le dénuement. Le pape approuve son mouvement en 1209, mais l'ordre met du temps à se structurer, deux règles sont successivement élaborées en 1221 et 1223. Saint Dominique (1170 - 1221), chanoine espagnol et théologien, prêche contre les Cathares, hérésie qui s'était développée dans le sud de la France. Il organise l'ordre des frères prêcheurs ou dominicains entre 1215 et 1219 et leur donne une règle. Tournés vers la prédication, la théologie et l'encadrement des âmes, les dominicains sont tous des prêtres ; ils renoncent aussi aux biens matériels. Les carmes, issus de la Terre sainte (Sainte-Marie du Carmel) sont structurés en 1209 par saint Albert, patriarche de Jérusalem. A la suite de la perte des places fortes latines en Orient, ils s'installent en occident et se réorganisent en 1247 et en 1252. Les frères ermites de saint Augustin ou augustins, découlant d'un mouvement érémitique d'Italie centrale, deviennent un ordre mendiant en 1256, et s'organisent définitivement à la fin du XIIIe siècle. Le concile de Lyon de 1274, pour éviter une floraison anarchique de ces mouvements, en limite le nombre à ces quatre ordres. A la fin du Moyen Age, des laïcs se regroupent dans les villes pour chercher de nouveaux chemins vers Dieu, dans des confréries ou des béguinages. En 1540, Ignace de Loyola jette les bases de la Compagnie de Jésus : les Jésuites constituent alors un nouvel ordre promis à un bel avenir, témoignant du dynamisme d'une Chrétienté occidentale qui n'a jamais cessé de chercher de nouvelles voies vers le salut.

Th. S.

Bibliographie

B. Flusin., La civilisation byzantine, Que sais-je 3772, Paris, 2006.