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Soierie à l’aigle bicéphale

  • Titre / dénomination : Soierie à l’aigle bicéphale
  • Lieu de production : Espagne
  • Lieu de découverte : Eglise de Thuir, Pyrénées, France
  • Date / période : XIIe siècle
  • Matériaux et techniques : Samit façonné 4 lats, soie
  • Dimensions : l. 19 cm ; H. 29 cm
  • Ville de conservation : Lyon
  • Lieu de conservation : Musée historique des Tissus
  • Numéro d'inventaire : 28003

L’oiseau se détache sur un fond rouge. Ses deux têtes, tournées en directions opposées, se présentent de profil. Le plumage, fortement dessiné, recouvre un corps dont chaque partie semble indépendante de l’autre. Le ventre est cloisonné de losanges garnis de quatre-feuilles. La queue en éventail, conçue comme un piétement de vase, est parsemée de croissants. Les ailes, tapissées vers le haut de plumes en écaille, se terminent par des rémiges noires. Le rapace tient dans ses serres deux petits quadrupèdes : gazelles ou caprins.

Ce morceau de soierie provient d’un manteau recouvrant une statue de Notre-Dame de la Victoire, dans l’église de Thuirs (France, Pyrénées orientales). La coutume, jusqu’au XVIe siècle, était d’en prélever de petits morceaux qu’on portait aux femmes sur le point d’accoucher. Les fragments qui subsistent montrent que les aigles étaient placés en rangées horizontales et séparés les uns des autres par une bande verticale d’arbres de vie.

Aucune inscription n’apparaît, mais tout permet de penser qu’il s’agit d’une soierie tissée dans les ateliers palatins de l’Espagne musulmane vers le XIIe siècle. Dès l’époque des Reyes de Taifas, on remarque la même stylisation puissante des figures et la même distribution des couleurs dans plusieurs textiles : sur le tissu d’autel de Vich, en Catalogne, sur la soierie tapissant l’intérieur du reliquaire de San Millàn au Monastère de Yuso (Logroňo). Toutefois, l’ordonnancement  des motifs en rangées, et non plus à l’intérieur de roues perlées, indique un affranchissement des modèles anciens qui situe la production de ce textile sous le règne des Almoravides (1056-1147).

Le motif de l’aigle à deux têtes est symbole d’omnipotence. Son origine est à rechercher en Orient. Dans la sculpture, il apparaît en Mésopotamie dès l’époque de Sumer. Byzance l'a certainement traité dans ses soieries, en le plaçant à l’intérieur de roues tangentes ou séparées. À son tour l'art islamique l’a exploité à différentes périodes. Il prend une signification particulière avec les Turcs seljukides d’Anatolie qui semblent lui accorder une valeur totémique[1].

En Occident musulman, ce thème pourrait appartenir à une tradition locale commencée à l'époque romaine. Il apparaît sur des cuves en pierre sculptée produites en Andalousie sous le califat de Cordoue, comme celle conservée au Musée archéologique de Madrid et qui date du vizirat d'al-Mansûr. En Sicile, on le retrouve dans le plafond de la chapelle palatine de Palerme.

Toutefois, ce sont des tissus persans qui paraissent avoir servi de modèle direct ou indirect. La forme de la tête avec ces deux aigrettes cornues imite celle du dragon-paon ; les perles soulignant les contours sont également héritées des soieries sassanides, ainsi que les petits quadrupèdes enlevés par le rapace. L’Iran médiéval reprend ces thèmes. Un fragment du Cleveland Museum of Art, datable du XIe siècle, présente six fois répétée une figure d’aigle bicéphale emportant dans son vol un personnage nimbé : possible illustration de l'enlèvement de Zal, ou image de l’ascension de l’âme ou du corps glorifié. On ne retrouve pas ce symbolisme dans le textile espagnol.

NOTE

[1] Au début du XIIIe siècle, l’aigle bicéphale est traité avec une grande force dans des bas-reliefs de la Grande Mosquée de Divrigi, sur les murailles de Diyarbakir construites par les Turcs artukides, sur des carreaux de revêtement de Kubadâbâd, ville-palais seljukide fondée non loin de Beyshehir. On le remarque aussi, inscrit dans des rondeaux sur des soieries seljukides anatoliennes (Museum für Islamische Kunst de Berlin).

BIBLIOGRAHIE DE REFERENCE

Lewis May, F., Silk textiles of Spain , New York, 1957, p. 41.

Tuchscherer, J.-M. ; Vial, G., Le Musée historique des tissus de Lyon, Lyon, 1977, n° 13.

L'Etrange et le Merveilleux en terres d'Islam, cat. exp., Paris, 2001, RMN.

Musée des Tissus de Lyon, Guide des collections, Lyon, 2001, p. 69.



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