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Mis à part les catacombes paléochrétiennes maltaises creusées dans la roche, les plus anciens témoignages de la présence chrétienne à Malte sont les ruines de la basilique de Tas-Silg près de Marsaxlokk, datant du IVe siècle de notre ère. A savoir qu’une autre basilique se dressait également au-dessus des catacombes actuelles d’Abbatija Tad-Dejr à Rabat (Malte). En 870 ap. J-C, les Aghlabides s’emparent de Malte. Le nombre de chrétiens diminue sous leur autorité de 5 000 fidèles au cours de la période. En 1090, les Normands sous l’autorité du conte Roger conquièrent à leur tour l’île, mais les Arabes restent néanmoins sur l’île et la population semble être restée essentiellement musulmane jusqu’au XIIIe siècle.
En 1268, les îles maltaises passent sous gouvernance angevine puis aragonaise en 1283. Entre 1370 et 1495, les ordres religieux, dont les Franciscains, les Carmélites, les Bénédictins, les Augustiniens et les Dominicains, s’y établissent. C’est probablement au cours de cette période de re-christianisation qu’un grand nombre de chapelles fut érigé. Une grande partie d’entre elles fut directement creusée dans la roche et les autres, comme Hal Millieri, furent construites en suivant un plan simple rectangulaire.
En 1570, le délégué apostolique, Monseigneur Pietro Dusina, recensa 430 églises, dont la plupart dataient du bas Moyen Âge. La Chapelle de l’Annonciation à Hal Millieri en est un des derniers exemples et d’ailleurs un des plus remarquables grâce à ses fresques uniques.
Un sentier entre deux hauts murs construits en moellons mène à la Chapelle. Ce passage, appelé introytus longus ou grande entrée, existait déjà au début du XVIIe siècle selon les sources.
La Chapelle de l’Annonciation de Hal Millieri se compose d’une pièce rectangulaire. Trois marches permettent de descendre à la chapelle qui est de ce fait légèrement souterraine. L’espace intérieur se constitue d’une nef simple divisée en travées par quatre arcs brisés en pierres de tailles soutenus par des pilastres. Comme souvent dans les chapelles médiévales les murs intérieurs, destinés à être plâtrés, ont été construits avec des irrégularités ou même en moellons, tandis que les murs extérieurs étaient soigneusement construits en pierres de taille. Le mur ouest de l’édifice témoigne de ce soin porté aux murs extérieurs, les pierres de taille s’imbriquant parfaitement. Les dalles de pierre formant le toit de l’église (xorok) sont posées horizontalement au dessus de la maçonnerie brute qui surplombe les arcs. Entre les arcs sont placés des bancs bas en pierre appelés dikkiena. A l’est au fond de la chapelle se trouvait, au début du XVIIe siècle, une abside séparée du reste de l’église par une cloison de bois (iconostasis) joignant les pilastres et l’arc les plus à l’est de l’édifice. Au niveau de l’arc, on voit encore les trous qui ont permis la fixation de la cloison.
La porte principale la plus basse se situe au niveau du mur occidental de la chapelle. Elle fut autrefois arquée et plus basse, comme en témoignent les voussoirs toujours présents au-dessus de l'embrasure de la porte. La porte du mur nord menait, elle, à la Chapelle de la Visitation qui fut construite après celle de l’Annonciation, pour être finalement désacralisée en 1667 puis démolie. Sur le mur sud se trouve la porte menant au cimetière. Cette porte fut certainement créée dans les années 1600 quand le cimetière fut accolé à la Chapelle. Aucun enterrement n’y fut enregistré après 1840.
Le sol est pavé de dalles de pierres irrégulières et renferme au moins quatre tombes. Trois d’entre elles ont été retrouvées au fond de l’abside, couvertes par de grandes dalles funéraires. Une autre fut découverte juste à l’entrée du mur sud, couverte par cinq dalles plates. Les trois tombes devant l’autel furent fouillées en 1977 et des ossements appartenant à différentes personnes, âgées de 25 à 50, et ceux d’un enfant y furent trouvés.
Les fouilles menées dans l’église en 1977 révélèrent l’existence d’une église plus ancienne probablement construite au XIIIe siècle. Dans l’église primitive une tombe unique a été creusée devant l’autel dans laquelle reposait une jeune fille âgée d’environ 16 ans couchée au-dessus d’un enfant d’environ 2 ans et demi, les deux corps étant séparés d’une mince couche de terre. Les corps reposaient selon la tradition chrétienne, la tête à l’ouest et les bras croisés sur la poitrine la main droite proche de la tête.
Deux cimetières, en plus des tombes intérieures, entourent la chapelle. Le premier en face de l’entrée principale (zuntier) contient au moins cinq pierres tombales dont l’une présente une petite croix grecque gravée. Le deuxième se situe lui au sud de la Chapelle.
Le clocher-arcade dans le mur ouest de la Chapelle est certainement un apport tardif, puisque la croix incisée date de 1852.
Les peintures colorées de la Chapelle de l’Annonciation sont un exemple typique de l’art maltais du XVe siècle. Elles furent, selon toute vraisemblance, exécutées au cours de la seconde moitié de ce siècle quand la Chapelle fut reconstruite sur les fondations de la première. L’artiste a peint les corps des saints en entier et les drapés sont complexes, volumineux et stylisés. Les noms des saints sont inscrits en lettres de style gothique angulaire, typiques du bas Moyen Âge.
Sur ces peintures il est intéressant de remarquer les variantes apportées au style sicilien de la fin du XVe siècle. Les saints ne sont pas représentés de face et ne portent pas les drapés de broderies d’or si courant chez les artistes siciliens de l’époque. Ces peintures ne présentent aucune représentation du Christ, de la Vierge ou encore de scènes de l’Ancien Testament ; de même il n’y a pas de représentation du jugement dernier qui pourtant occupait souvent le mur ouest. Saint Georges y est néanmoins peint deux fois. Nous pouvons supposer que l’un des deux saint Georges devait être en fait saint Démétrius, autre saint militaire souvent représenté, et que l’auteur a, simplement et malencontreusement, copié la composition précédente.
L’iconographie de ces peintures n’est pas représentative de la fin du Moyen Âge, les saints représentés étant populaires au haut Moyen Âge. Les deux saints occupant les places les plus honorifiques juste derrière l’iconostase, sont Saint Nicolas et Saint Léonard, saints très populaires au cours du haut Moyen Âge et non au cours du bas Moyen Âge. De même, les saints ne sont pas représentés avec les attributs symboliques qui leurs sont couramment attribués au cours du XVe siècle, ainsi Saint Blaise n’est pas représenté avec son peigne de fer, Saint Nicolas n’a pas ses trois boules d’or ou sa bourse, Saint Laurent son gril et Saint André est représenté avec une croix en forme de T et non pas avec celle en forme de X caractéristique de la période à laquelle la peinture fut réalisée.
L’explication la plus plausible est qu’il ait été demandé aux peintres de reproduire à l’identique les peintures de saints qui ornaient la chapelle primitive. Au cours des fouilles de la Chapelle de l’Annonciation en 1977, des fragments de plâtre peints furent retrouvés dans la partie inférieure de l’église. Des saints devaient également y être représentés comme le laisse entendre un des fragments sur lequel on devine une partie de visage auréolé.
Les peintures murales sont réalisées en technique affresco[1] (à fresque). La présence de sinopia (pigment de couleur rouge probablement de la région de Sinope) sur la couche inférieure de plâtre ainsi que la prédominance de pigments minéraux, laissent supposer que cette technique est largement utilisée sur toute la fresque. Néanmoins, l’importance du travail qui en découlerait et la présence d’autres couleurs qui nécessitent un liant organique, suggèrent que la fresque nécessita un travail de peinture complémentaire, a secco[2] (à sec).
Le travail affresco entend que l’artiste a peint le plâtre ou intonaco (composé d’une pâte faite de sable fin, de poudre de marbre ou de très fine pouzzolane) alors que ce dernier était encore humide. De cette façon les couleurs sont absorbées par l’intonaco et se consolident en même temps que ce dernier sèche. Les couleurs doivent être appliquées le jour même avant que le plâtre ne soit sec, sauf pour Saint André et les deux Saint Georges qui ont requis deux jours de travail chacun. La grande majorité des couleurs étaient des dérivés de terre, elles étaient donc solubles et se liaient ainsi facilement avec l’intonaco. D’autres couleurs sont elles faites à partir de pierres ou de fossiles n’étant pas complètement solubles et elles devaient être appliquées sur un plâtre sec, a secco.
Il est possible que l’abside n’ait jamais été peinte mais l’arc qui encadre l’arc présente une partie peinte qui pourrait être une représentation de l’ange Gabriel.
Une peinture de l’autel représentant l’Annonciation nous est connue grâce à des rapports d’inspection. La peinture actuelle de la scène de l’Annonciation est un travail récent.
En 1968, trois ans après sa formation, Din l-Art Helwa[3], une organisation non gouvernementale cherchant à sauvegarder le patrimoine culturel des îles maltaises, à sensibiliser la population et à éveiller les consciences sur les questions environnementales, a commencé à nettoyer la chapelle qui était complètement abandonnée. Pas moins de 13 chargements de camions remplis de sous-bois, de cactus, d’ordures, de décombres et de débris ont été nécessaires. Des pièces de poteries, de la ferraille, des fragments de pierre sculptés, des pièces de monnaies, etc ont été trouvés et listés. Une couche de peinture à la chaux recouvrait les graffiti ex voto comme les peintures. Les murs de la Chapelle ont été blanchis à la chaux de nombreuses fois tout au long des années, recouvrant les précieuses peintures qui était dans un mauvais état. Les graffiti comprennent des modèles géométriques circulaires, Saint Georges combattant le dragon, des étoiles à cinq branches, l’étoile de David et des figures de poissons.
Afin de restaurer les peintures il a fallut enlever toute la chaux, le sel et le chaulage. Le plâtre peint menaçant de se détacher des murs a été consolidé grâce à l’injection de chaux liquide. Le procédé fut compliqué car les murs en dessous étaient souvent creux ou en train de s’effondrer. Pour la plupart, les peintures les plus basses avaient complètement disparu mais quelques traces de sinopia et de graffiti ont pu être découvertes. Les parties qui n’avaient pas de peintures furent re-plâtrées et teintes avec des nuances naturelles pour créer un fond convenable pour les peintures. Les parties des peintures ayant disparues furent également plâtrées avec des tons naturels pour mettre en valeur les fresques qui ont survécues. L’un des panneaux qui était en très mauvais état fut détaché du mur et fixé sur des panneaux de verre en résine ou en fibre.
Les murs extérieurs furent jointoyés, la porte condamnée qui à l’origine menée à la chapelle de la Visitation fut plâtrée et la porte sud, bloquée par des pierres, qui menait au cimetière fut ouverte.
La plateforme de l’autel de 1968 allait au-delà de l’abside et fut démantelée. Ce démantèlement a permis de découvrir les trois pierres tombales qui étaient en partie recouvertes par la plateforme. La partie de la plateforme à l’intérieur de l’arc fut elle reconstruite.
L’autel se compose d’un large cube simple avec un renfoncement intérieur qui sert d’espace de rangement. Il a une sorte de fenêtre qui s’ouvre sur le côté est. Le plateau de l’autel (mensa) se compose d’une large pierre sur laquelle est posée une marche d’autel. La marche d’autel était taillée dans un seul et unique morceau de pierre et elle était simplement décorée d’une paire de rainures qui encadrent sa surface. Un retable taillé en bois doré et mobile, avec un crucifix et six chandeliers, était posé sur l’autel. Ce retable a certainement été amené de l’église de la paroisse de Zurrieq au XVIIe siècle. Au cours de la restauration, l’autel qui était dans l’église fut démonté. Seule l’importante mensa en pierre et la marche d’autel restèrent sur place. Le retable en bois doré et le cadre doré mal conservé du front de l’autel furent envoyés à l’église de la paroisse de Zurrieq.
Le village de Hal Millieri est situé dans une zone actuellement inhabitée entre Zurrieq, Qrendi, Mqabba et Kirkop. Les catacombes romaines tardives et la présence d’un écraseur d’olives, montrent que le site était une ancienne ferme romaine. Les rangées formées par de très larges pierres d’aspect ancien pourraient être des éléments de cette implantation romaine.
Le fait que le nom du village commence avec Hal pour Ra's al, qui est le nom arabe pour village, indique qu’il fut habité au cours de la période aglabide. La première mention de Hal Millieri date de 1419, sur ce document y est mentionnée que 14 hommes sont responsables de la milice.
Le mot millieri pourrait venir du nom de famille Camileri et le village apparaît sur de vieilles cartes sous le nom de Milleri. Avant l’arrivée des Chevaliers de Saint Jean en 1530, Hal Millieri était une communauté libre où les paysans possédaient et travaillaient leur propre terre. Ceci explique certainement pourquoi la chapelle dédiée à l’Annonciation a survécu.
Monseigneur Pietro Dusina ayant visité le village en 1575, rapporta qu’il y avait quatre chapelles à Hal Millieri ; les chapelles de l’Annonciation et de la Visitation étaient construites côte à côte comme celles très proches dédiées à saint Jean l’Evangéliste et Saint Michel. Les fouilles révélèrent que la chapelle actuelle date des environs de 1480, et fut bâtie sur les fondations d’une plus ancienne datant du XIIIe siècle. Aujourd’hui, des citernes, des puits, des routes, des tracés de champs et des anciens noms de terrains, mais aussi quelques briques en pierre carrées découvertes dans les murs de moellons, quelques cabanes de champs et les chapelles sont les seuls témoignages laissés par un village qui a commencé à décliner une fois que les villages aux alentours se sont développés et ont offerts une sécurité croissante à leurs habitants. Les champs n’ont pas pour autant été abandonnés et les chapelles ont continué à servir les attentes religieuses des exploitants. La Chapelle de l’Annonciation fut néanmoins désacralisée en 1787 mais seulement jusqu’en 1809
La dernière naissance enregistrée à Hal Millieri date de 1711. Le village n’avait ni prêtre, ni docteur, ni notaire et aucune matière première à exploiter. Il ne pouvait plus répondre aux attentes de sécurité comme d’autres villages aux alentours comme Gudja pouvaient le faire. Aujourd’hui si le site est inhabité, il reste néanmoins un havre agricole.
[1] Dans le langage courant, le terme de fresque a pris le sens de peinture murale en général, sans tenir compte de la technique utilisée. Or, la fresque (en italien : affresco) est une peinture murale bien particulière nécessitant un travail long et compliqué. La fresque se compose de trois éléments : l'arricio, crépi qui est un mélange de chaux, de sable et d'eau, l'intonaco, composé d'une pâte faite de sable fin, de poudre de marbre ou de très fine pouzzolane, de chaux et d'eau, supportant la fresque, et enfin la couleur, la fresque étant réalisée sur l'intonaco. Appliquée sur celui-ci encore humide et donc frais (d'où le nom de "fresque" - a fresco), la couleur s'y incorpore et se conserve de façon illimitée. La couleur, d'origine végétale, animale ou minérale, est préparée chaque jour avec de l'eau. Au bout de trois mois les couleurs prennent leur ton définitif.
[2] Les couleurs appliquées a secco, donc une fois que l’intonaco était sec, étaient ordinairement mêlées à de l’eau de chaux pour essayer de donner l’illusion de la vraie technique à fresque. La peinture a secco s’est révélée moins durable, car les pigments ont une prise beaucoup plus superficielle sur le mur.
[3] L’association Din l-Art Helwa promeut une approche intégrée pour la conservation, la restauration, la réhabilitation et la gestion de la Chapelle de l’Annonciation de Hal Millieri. Le contrôle environnemental de l’intérieur et de l’extérieur de la Chapelle de l’Annonciation de Hal Millieri, un examen des conditions intérieures de la Chapelle incluant une étude des peintures, un examen des conditions extérieures de cette dernière, un examen de son architecture, des analyses chimiques des fresques peintes, et des photographies, ont été planifiés afin de déterminer la gravité de détérioration de la structure comme des peintures. Ceci permettra également d’anticiper et de protéger au mieux cet héritage unique de fresque médiéval. Le contrôle environnemental suivi de l’édifice permettrait d’ouvrir ce dernier au public et de déterminer le temps et le nombre de visiteurs pouvant y accéder. C’est en cela que le projet serait d’une grande aide pour l’exploitation raisonnée du site. Le projet inclut également la restauration de la porte d’entrée à la Chapelle.